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Vincent Fournier-Boisvert

  • Sang d’encre

    juin 3rd, 2025

    J’ai pas tendance à suer. 

    J’ai les mains moites, parfois. Quand j’écris une scène tendue. La bouche pâteuse, aussi. La faute au café. Mais suer? Pas vraiment. Du moins, avant. 

    Pas qu’y ait un après. Mais bon. Y s’est bel et bien passé de quoi. Je sue pas, non. C’est autre chose. Le stylo me glisse des doigts. J’ai parfois l’impression que quelqu’un le tient pour moi. 

    Et pis oui, y a des gouttes qui me tombent du nez. Ça arrive. Surtout la nuit. Ça atterrit sur la feuille, ça dilue l’encre. Les phrases deviennent floues, je perds le rythme — j’oublie le sens des mots. 

    Tout ça pour dire qu’y faudra pas m’en vouloir si certains détails de ce que je m’apprête à vous raconter paraissent un brin nébuleux. Je fais mon possible. J’écris à la chandelle. J’économise mes forces. 

    Pier-Xavier Carpentier, j’avais déjà trois romans à mon actif quand je l’ai rencontré. 

    Ça se passait dans un café sur Mondor, à Saint-Hyacinthe, à deux minutes à pied du parc Casimir-Dessaulles. 

    Je planchais sur un chapitre un peu compliqué quand j’ai aperçu ce gars-là assis dans un coin, casquette des Devils du New Jersey rabattue sur la tête, le cou tatoué, la shape d’un ado qui aurait eu une poussée de croissance précoce. 

    Y avait un livre à la main. Le genre avec une couverture en cuir pis des lettres dorées sur la tranche. 

    J’ai penché la tête. Le Horla, de Maupassant. Ça me disait de quoi. C’était pas celui où?…

    Je suis retourné à mon texte. Y me manquait un qualificatif pour bien définir mon personnage. J’avais beau me creuser les méninges, j’arrivais à rien. J’ai soudain senti une présence derrière moi. C’était lui. Pier-Xavier. Y était penché au-dessus de ma chaise. 

    — Essaye «aristocratique», man. D’après-moi ça fite. 

    Aristocratique. Comme dans «digne d’un aristocrate». 

    Ben oui. Ça fitait. 

    Y m’a fait une drôle d’impression. Je voyais pas ses yeux tellement y étaient cernés. Sa bouche était étrange, on aurait dit un trait de marqueur rouge sur un tableau blanc.

    — Merci, que j’ai dit. Pis toi, qu’est-ce tu lis?

    — Bah… Une vieille affaire. Je savais pas quoi choisir  à T.A.-St-Germain. 

    La bibliothèque municipale. 

    On s’est mis à jaser. Je lui ai avoué que j’étais écrivain. Que j’avais publié trois romans qui avaient pas vraiment marché, mais que j’avais bon espoir que le quatrième, sur lequel j’étais en train de travailler, aurait davantage de succès. 

    Par politesse, je lui ai ensuite posé quelques questions à propos de lui, ç’a eu l’air de le déranger, y a redirigé la conversation vers mes projets. 

    — Le puits, Engrenage pis Symphonie mortelle, tes trois livres, hein? C’est des bons titres, pourtant. C’est plate que ç’ait pas pogné. 

    — Ben plate, ouin. Mais bon. 

    J’ai évoqué cette rencontre le soir même avec ma femme:

    — Ouin, je sais pas, Vincent. J’étais pas là. Y était peut-être bizarre, mais tu te plains tout le temps que personne s’intéresse à c’que tu fais, faque…

    — Non, j’sais, t’as raison… 

    Marie-Élène avait cuisiné des abats avec des frites. On a pas tout mangé. Par contre on a fini la bouteille de rouge. 

    — Tiens, encore toé! que Pier-Xavier m’a fait, le lendemain. 

    Y était assis à la même table près des toilettes. Y sirotait un restant de café. Je me suis commandé un latté. 

    Petite parenthèse, ici. L’échange que je vais tenter de résumer va sans doute paraître décousu. J’y vais de mémoire. Je gratte dans mes souvenirs. J’avais toutes sortes de préoccupations à ce moment-là. Ça me démangeait pas encore, mais y avait un début de quelque chose qui faisait en sorte que je me sentais pas bien. 

    J’avais enfilé une chemise Jack & Jones dont j’ai dû rouler pis dérouler les manches une bonne dizaine de fois pendant qu’on parlait. Je réfléchissais. Je m’étais jamais vraiment posé de question avant ça. À propos de l’écriture, je veux dire. Ça me venait naturellement, comme le vélo pour certains ou la flûte traversière pour d’autres. Le commentaire de Pier-Xavier, y m’a fait ni chaud ni froid. Mais y a dû trouver un moyen de se faufiler en-dedans de moi, parce qu’à partir de là, j’ai eu l’impression que quelque chose rampait sous ma peau. 

    — Ouin, c’est ça, je suis retourné à T.A.-St-Germain hier, qu’y m’a dit. J’ai emprunté ton dernier roman. Symphonie mortelle. C’est vraiment pas bon, hein?

    Y affichait encore cet espèce de regard flou qui flottait au-dessus de son blouson noir. Comme je disais, ce qu’y m’a dit m’a pas dérangé. J’étais perdu dans mes pensées. Mais sa remarque a quand même réussi à faire en sorte qu’une espèce de parasite — à défaut de trouver un meilleur terme — s’était accrochée à moi. 

    — Ah, que j’ai répondu. 

    Y a souri. Enfin, pas vraiment. Ses lèvres se sont étirées. Y tapotait la couverture d’un cahier de notes avec son ongle. Y l’a ouvert. 

    — Ouin, non. C’est pas bon. Faque je me suis amusé un peu. J’ai réécrit la première page. Lis ça, tranquille. Si t’aimes ça, fais-moi signe. 

    J’ai fait comme y m’a dit de faire. J’ai lu ce qu’y avait écrit. Les bras se sont mis à sérieusement me démanger. 

    Fallait que je regarde la vérité en face; si je m’étais jamais demandé pourquoi ou pour qui j’écrivais, lui s’était sérieusement posé la question. 

    Pas seulement ça, y avait trouvé la réponse. Y écrivait pour le lecteur. 

    J’avais mollement commencé mon histoire — je le savais, mais bon, j’avais rien trouvé de mieux. Sous la plume de Pier-Xavier, Symphonie mortelle débutait désormais sur les chapeaux de roues. On était accroché à l’intrigue dès le premier paragraphe. Le personnage principal s’incarnait, son némésis aussi; on aurait dit qu’y prenaient vie sous mes yeux. 

    — Pour le fun, tu… tu peux-tu essayer la même affaire avec ce chapitre-là?

    Je lui ai tendu une liasse de pages tirées du manuscrit sur lequel je trimais. Y m’est revenu avec son petit cahier noir environ une demi-heure plus tard. Dans la rue, un soleil radieux éclairait les vitres givrées des chars. Un itinérant quêtait en face du Fréquences. Pauvre gars. 

    — Dis, Vincent, c’est ton nouveau roman qui traine sur le comptoir? que Marie-Élène m’a demandé quand est venu le temps de se mettre au lit ce soir-là. 

    Ça sentait l’ail pis les tomates dans la maison. On avait commencé à regarder un vieux film avec Gary Oldman, mais je m’étais endormi, épuisé. 

    — Euh… oui?

    — Ben wow, hein! C’est vraiment excellent! T’as travaillé en maudit! J’ai hâte de lire la suite!

    En douze ans de vie commune, c’était la première fois qu’elle se montrait aussi enthousiaste face à mon travail. Dommage que ce venait pas de moi… 

    — Ah… merci.

    J’ai attendu qu’elle ronfle pis je suis monté dans mon bureau, où j’ai gribouillé jusqu’à minuit. Je tentais de continuer mon histoire dans la même veine que ce qu’avait entamé Pier-Xavier. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit-là: des gens que je fréquentais plus reprenaient contact avec moi; leurs visages avaient changé, ainsi que leur voix.

    Pier-Xavier a pas aimé ce que j’avais écrit. Y s’est d’ailleurs pas gêné pour me le faire savoir:

    — Pourri. 

    — Ah? Tant que ça? 

    — Ton enquêteur, là… T’en dis trop. Y est où le mystère? Pis l’assassin? Voyons, on le devine dès le début!…

    — Ah bon?

    — C’est ton premier jet, la pile de papiers, là?

    — Mon deuxième, ouin?

    — Regarde, donne-moé quelques jours. Je vais te pondre de quoi…

    Quelques jours pour réécrire un roman sur lequel je me pétais les yeux depuis plus de deux ans! Franchement!

    Ça lui a pris 48 heures. Son manuscrit tenait sur trois cent et quelques pages recto-verso qu’y avait assemblées dans un cartable à anneaux noir. C’était dactylographié. Pas imprimé. Dactylographié. 

    Je l’ai présenté à Marie-Élène. Sa première réaction a été de me demander pourquoi j’avais opté pour ce médium-là plutôt que de passer chez Bureau en gros comme d’habitude. J’ai patiné. Je voulais avoir son avis franchement, sans qu’elle sache que c’était quelqu’un d’autre qui l’avait écrit. 

    — Ben c’est ça, tu vois… Je pensais que la machine à écrire ferait plus «authentique», plus «écrivain». Je la laisse dans le char, j’ai tapé ça au café, je voulais pas te déranger avec le bruit… 

    Ouf, elle a mordu à l’hameçon. Elle a lu le manuscrit en une soirée:

    — Wow, Vince! C’est… C’est fou raide, ton histoire! J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai pas été capable de la lâcher! Bravo, Vince! Bravo! Magnifique!

    J’avais pas d’autre choix que d’être d’accord avec elle. Le roman dont Pier-Xavier avait accouché était cent fois meilleur que tout ce que j’avais pu produire jusque-là. 

    J’aurais dû me réjouir d’avoir un manuscrit aussi fort entre les mains. Pier-Xavier, après tout, m’avait pas plus demandé d’être cité comme auteur qu’y avait évoqué une quelconque rémunération. Y m’avait assuré qu’y s’agissait d’un cadeau. D’un présent pour souligner notre amitié. 

    J’étais quand même embêté. D’une part, c’est vrai qu’y s’était inspiré de mes idées, de mes personnages, de mon intrigue. D’autre part, j’avais absolument rien à voir avec le résultat final. C’était ce grand tatoué-là — Pier-Xavier — qui en était le seul et unique auteur. J’aurais pu présenter son travail comme étant le mien — y m’en avait donné la permission, après tout. Mais ç’aurait en quelque sorte constitué une fraude. J’aurais manqué de transparence envers mes lecteurs. 

    Le dilemme me paraissait insoluble. Assez en tout cas pour aggraver mon eczéma. J’ai voulu revoir Pier-Xavier afin de sonder son opinion. Je me disais qu’y pourrait m’aider à trancher. Je suis donc retourné au café. 

    Il y était pas. Ni le lendemain, d’ailleurs. Ni aucun des jours suivants. 

    Non seulement ça, personne dans le café se souvenait de lui. Ni la serveuse, ni la propriétaire, ni aucun des clients réguliers. C’était comme s’y était jamais passé là. 

    J’ai fait des recherches. Pier-Xavier Carpentier. Aucune trace de lui sur Google. Je suis tombé sur un paquet de dérivés — Pier-Olivier, Pier-Alexandre —, mais personne  avec exactement ce nom-là. 

    Les démangeaisons, rendu là, avait grugé ma patience. J’ai agi sur un coup de tête. J’ai envoyé le roman à mon éditeur. 

    Bonne décision, que je me suis dit — surtout en voyant sa réaction, dithyrambique.

    Son courriel avait pour titre: «Du génie!». C’était, selon lui, rien de moins qu’un chef-d’oeuvre. Un futur best-seller. Un possible prix Goncourt. Le roman a atterri sur les tablettes un mois plus tard. Et la réponse du public a été immédiate. 

    On a dû le réimprimer trois fois. Chaque fois avec un tirage plus élevé. J’aurais dû me réjouir, bien sûr, mais ma santé — ma santé continuait de me jouer des tours. J’avais chaud, j’avais soif, je buvais, je buvais. De l’eau, du thé. De l’alcool. Ça me faisait rien. 

    Je me grattais au sang — et quand je me grattais pas, j’avais la vessie qui me tirait vers le bas. 

    J’ai développé une étrange allergie aux rayons du soleil, aussi, ce qui m’a peu à peu poussé à m’enfermer dans mon bureau. Je devais, ça tombait bien, produire la suite de mon roman à succès. Un an, comme ça. Le roman écrit par Pier-Xavier avait eu le temps d’être traduit en treize langues, dont le roumain, que je soupçonnais pas d’être aussi compliqué; la suite avançait pas. Je chiffonnais des dizaines de pages par jour, rien de ce que je couchais sur le papier me plaisait. 

    Marie-Élène m’apportait des rafraîchissements. Rien d’épicé, des nouilles, du riz. La constipation s’est installée — j’ignore pourquoi. J’écrivais, je jetais. J’arrivais à rien. Mes personnages piétinaient. Mon intrigue tournait en rond. 

    Je me souviens que j’ai perdu un ongle un matin à force de gratter ma peau. Et le même jour — ou peut-être le suivant, je m’en souviens pas —, y a eu du bruit en bas.  

    J’ai d’abord cru à un chat. J’ai tassé l’épaisse couverture que j’avais accrochée devant la fenêtre et j’ai jeté un oeil dehors. À part un violent spasme oculaire, j’ai rien récolté de la manoeuvre. 

    Le bruit s’est à nouveau manifesté. Un cri de chat qu’on étrangle. De chats au pluriel, pour être précis. 

    Je suis descendu. La porte d’entrée battait au vent. Y avait de la neige dans le portique; la lumière du jour jouait du marteau piqueur sur mon crâne. J’ai crié. Pas de réponse. Où donc était Marie-Élène? 

    J’ai fermé la porte et je suis revenu dans la cuisine. Y avait Pier-Xavier près de l’évier. Vêtu de sa casquette des Devils du New Jersey. 

    Y m’a regardé. Et pis y m’a souri. J’ai aperçu ses dents — je l’ai avais pas vues avant. Drôles de canines. 

    Ensuite, je sais pas. Mes sphincters se sont relâchés. Ma vessie s’est vidée. J’ai senti que je perdais l’équilibre. Y m’a pris dans ses bras. Y m’a dit de me calmer, que ça prendrait juste quelques secondes, qu’on ramasserait après. Le soleil, dans la maison, le soleil… 

    Je me suis réveillé dans mon lit, la tête pilonnée par une atroce migraine. Marie-Élène est apparue. Elle avait dû manquer de sommeil, elle avait la face blanche comme un drap. Elle m’a tendu un verre de jus. Du jus de framboise, à en juger par la couleur. La boisson m’a tout de suite remis sur pied. 

    Combien de temps j’avais dormi? Qu’est-ce qui s’était passé, coudonc? Et où était Pier-Xavier? 

    Elle a balayé mes questions du revers de la main. Elle avait une bonne nouvelle à m’annoncer. Mon roman, celui que j’avais faussement publié sous mon nom, y allait être adapté chez Duceppe. On parlait de Guy Nadon et de Karine Vanasse dans les rôles principaux. Mise en scène par Serge Denoncourt. Musique d’Alexandra Stréliski. 

    Bonne nouvelle, en effet. Excellente, même…

    Tout ça pour dire que j’ai décidé de lâcher le stylo. J’ai trouvé une dactylo dans le grenier. J’écrivais à la main; je vais désormais taper directement sur cette vieille machine-là. 

    Je sue, oui. J’ai pas le choix de l’admettre. Ça me pique. Le sang coule de mon front, des grosses gouttes rouges, ça tache les pages, je dois tout le temps recommencer. La dactylo va me permettre d’économiser du temps. 

    J’ai par ailleurs accouché dernièrement de la suite de mon roman. J’en suis pas mal fier. Mon éditeur est aux anges. Tellement qu’y m’a confié les clés de son chalet dans les Laurentides. Louis Morissette a acheté les droits du roman. Ça va sortir cet été. On est super contents, Marie-Élène pis moi. 

    La seule chose qui me chicote, c’est que j’ai parfois l’impression, comme je l’expliquais au début, de pas être tout à fait honnête. 

    Je peux me tromper, mais on dirait que c’est plus vraiment moi qui s’exprime à travers mes histoires. Comme si quelqu’un — Pier-Xavier, pour pas le nommer — avait pris possession de mon corps. Qu’y communiquait à travers moi. 

    Je devrais sans doute avoir des scrupules. Sentir que je manque de transparence. Que je mens au lecteur. 

    Mais bon. Je me suis tellement gratté, j’ai tellement sué. Je me regarde dans le miroir tous les matins. Y reste pu rien.   

  • TikTok

    novembre 21st, 2024

    — Vois-le comme un coup de pub, que Marie-Élène me dit pour me convaincre de finaliser la création de mon compte. 

    Un coup de pub…

    Les jeunes sont tous là-dessus, c’est vrai. Parait même qu’une tendance livre se dessine sur le méga réseau social chinois.

    Je finis par plier. 

    Ç’a ça de bien, TikTok, que c’est facile d’utilisation. Je téléverse une première vidéo en un rien de temps. Le truc est maladroit, on me voit en train de vanter mon dernier roman; je m’en fais pas trop, je veux juste voir la réaction des gens. 

    24h plus tard, personne a visionné mon offrande. Pas âme qui vive — même pas un robot.

    C’est sans doute normal. J’en suis à mes débuts. L’algorithme a besoin de temps pour prendre acte de mon existence. J’en téléverse une deuxième, je m’abonne aux comptes de quelques influenceurs du monde du livre, j’attends de voir ce qui va se passer. 

    Une semaine plus tard, toujours rien. Je dois me rendre à l’évidence, quelque chose cloche avec mon compte. J’écris au géant chinois via leur formulaire en ligne. On me répond rapidement — en français — que mon compte a été suspendu pour une raison indéterminée et que je dois simplement patienter une dizaine de jours avant de le voir réactivé. 

    Dix jours, soit. Ça me laisse le temps de vaquer à mes occupations. Et de préparer une troisième vidéo que je publie lorsque mon purgatoire se termine. 

    Cette fois, c’est la bonne, que je me dis, plein d’espoir. J’allume mon ordi. Personne a visionné mes vidéos, mais quelqu’un s’est abonné à mon compte. Un dénommé Vincent Fournier-Boisvert666. Petit farceur va. Sachant très bien le risque que je cours à contacter directement un possible pirate du web, je me retiens de l’envoyer paitre. 

    Ce Vincent Fournier-Boisvert666, qui prétend s’intéresser à moi, a lui aussi publié une vidéo. Poussé par la curiosité, je clique sur le bouton play. Le faux Vincent Fournier-Boisvert se déplace à vélo, caméra au front, dans ce qui ressemble à s’y méprendre à un rang. On voit défiler les épis de maïs le long de la route, on croise quelques silos et bâtiments de ferme, et soudain, au loin… la silhouette reconnaissable entre mille du mont Yamaska. 

    Le mont Yamaska. Une des trois montagnes qui jalonnent la région où j’habite. 

    Voilà un pirate bien informé, que je me dis, pas trop rassuré.  

    — T’en es où avec ton compte TikTok? me demande Marie-Élène, soucieuse de ma santé numérique. 

    — Bah… Je sais pas… Y a un gars qui s’est créé un compte sous mon nom. Je vais devoir réécrire à Eliane. 

    — Eliane?

    — Le robot qui travaille au service à la clientèle. 

    Chose promise, chose due. Est-ce que l’usurpateur a publié du contenu offensant ou qui menace mon intégrité? me demande l’intelligence artificielle. À part filmer de façon franchement impudique la campagne montérégienne, force est d’admettre que non. Mon interlocutrice me répond qu’elle peut rien faire pour moi. Que je dois vaquer à mes occupations sociales comme si de rien n’était, et de surtout pas m’en faire avec ça. 

    Vincent Fournier-Boisvert666 est bientôt imité par Vincent FouBraque, un avatar qui s’amuse tout comme lui à se filmer en mouvement. À bord d’une planche à roulettes, cette fois. 

    Le snoro dévale une rue au décor franchement familier. Normal, c’est la rue où j’ai grandi dans le quartier Saint-Sacrement à Saint-Hyacinthe. Je reconnais l’école primaire que j’ai fréquentée, le parc où j’ai fumé mon premier joint. Vincent FouBraque s’arrête même au coin de Mercure et Brouillette, c’est-à-dire à l’endroit exact où j’ai embrassé une fille pour la première fois à l’âge tendre de quatorze ans. 

    Vincent FouBraque descend alors de sa planche et extirpe un papier de sa poche de jeans. La caméra zoome et on réussit à y lire le prénom de la fille en question. Marie-Pier. 

    — What?? que je manque de m’étouffer.

    Je referme le couvercle de mon laptop. 

    Marie-Pier. Le nom de la première fille que j’ai embrassée. C’est beaucoup trop de coïncidences pour être simplement le fruit du hasard. Qu’est-ce qui se passe, coudonc? Comment des auteurs de comptes TikTok frauduleux peuvent en savoir autant à propos de moi, ça alors que j’ai jamais publié nulle part aucune des informations qu’ils ont entre les mains?

    La question mérite d’être posée. Les mains encore tremblotantes, je relève le rabat de mon ordinateur et j’adresse un message mâtiné de colère à Eliane, ma correspondante artificielle sise quelque part dans le cyberespace. 

    J’en savais rien, mais notre relation est morte dans l’oeuf. Elianne me répond pas. Pendant ce temps, trois autres utilisateurs se sont amusés à créer des comptes semblables. Vincent FouBelzebuth, VincentFouBois et VFBVFBDEMON. Ils ont tous publié une première vidéo dans lesquelles on les voit arpenter, l’un à moto, l’autre en trottinette et le dernier à pied, les rues du quartier où nous habitons, Marie-Élène et moi. Mon niveau de stress grimpe d’un cran quand je vois un de ces zygotos carrément circuler devant notre maison. 

    Cette vidéo-là vient tout juste d’être publiée. Déjà, plus de 3500 internautes l’ont visionnée. 

    — Vince, c’est quoi ça? s’inquiète Marie-Élène, penchée par-dessus de mon épaule. 

    Je suis bien en peine de lui expliquer ce qui vient de défiler à l’écran. 

    Peu importe l’explication que je pourrais lui fournir, j’ai aucune chance de parvenir à la rassurer. Marie-Élène est d’un naturel beaucoup plus calme que moi. Si le fait de voir quelqu’un filmer sa balade devant notre domicile l’a rendue soucieuse, ça m’a quant à moi terrorisé. Bonne chance pour l’apaiser!

    Je tente néanmoins quelque chose:

    — Attends-moi ici, je vais… je vais jeter un oeil dehors. 

    J’enfile manteau et bottillons et je sors sur le perron. Pas un chat. La rue est déserte, comme d’habitude. À quoi j’ai pensé? Ces vidéos ont été filmées alors que la végétation verdissait encore; les arbres se balancent maintenant nues branches sous le ciel d’automne. 

    Non, s’agit tout simplement d’une blague. Une blague de très mauvais goût, mais une blague quand même. 

    Rira bien qui rira le dernier, que je me dis. 

    Je me promets de venir à bout de ces voleurs d’identité. Par quel moyen? Aucune idée. Comble de malchance, leur multiplication coïncide avec davantage de pépins techniques. L’algorithme de TikTok me renvoie toujours la même demi-douzaine de vidéos — celles dans lesquelles on voit mes homonymes arpenter l’un ma région, l’autre ma ville et le dernier mon quartier. 

    Je parviens pas plus à contacter le soutien technique que j’arrive à publier quoi que ce soit. 

    TikTok est un véritable casse-tête. 

    Je décide de prendre les grands moyens. J’organise une veille. Une veille vidéo. Je projette de m’installer à la fenêtre du salon. Advenant qu’un de ces trouble-fête s’aventure devant chez moi, j’aurai simplement à le filmer. Ça me fera une preuve à ajouter au dossier. J’aurai alors le champ libre pour porter plainte à la…

    …Ouin, où est-ce que je vais pouvoir porter plainte, en fait? À la police? «Je vous jure, monsieur l’agent, des voyous s’amusent à se filmer devant chez moi! Les mêmes voyous qui empruntent mon nom sans me le demander!» Pas certain qu’on va m’écouter… 

    Peu importe. Je m’arme de patience, d’un sandwich au poulet et de mon iPhone 13 128G et je prends place sur le divan. 

    La journée s’écoule. Rien. Je m’octroie quelques heures de sommeil bien méritées pour retrouver mon poste dès l’aube. 

    Deuxième journée, même constat. Pas l’ombre d’un TikTokeur ne se faufile par la fenêtre. Puisque ma détermination s’est quelque peu abimée sur la durée, je me permets une petite pause médias sociaux. 

    Qu’est-ce qui apparait sur mon écran lorsque j’ouvre l’infâme application? Une vidéo de moi. C’est-à-dire une vidéo où on me voit à la fenêtre du salon en train de mollement surveiller les alentours. 

    Cette dernière farce provient d’un certain Vincent SatanFournier. J’ai été filmé à mon insu par l’enfant illégitime du Prince des ténèbres et de l’humble écrivain que je suis. Que le diable m’emporte!

    Naïvement, je crois encore que tout ceci est une blague. Un mauvais coup perpétré par un TikTokeur s’amusant à terroriser ses victimes en les filmant incognito pour ensuite publier ses captations sous un faux nom. J’en suis à me questionner à propos de ses motivations lorsqu’une nouvelle vidéo attire mon attention. Les précédentes n’avaient comme bande sonore que le bruit ambiant enregistré par l’appareil. Le vent, le roulis des roues ou le rythme des pas et la respiration parfois haletante du cinéaste sociopathe. Celle-ci comporte carrément une trame musicale. Une vieille chanson des Cranberries. On y voit un nouvel avatar, VincentFouEVILLIVEBois, franchir les marches menant à mon portique et cogner trois fois à ma porte…

    …Trois coups qui résonnent aussitôt dans la maison. 

    — Tu peux répondre, Vincent? demande Marie-Élène, occupée à l’étage. Je lave les draps!

    Je voudrais bien, mais j’y arrive pas. Je suis tétanisé. Mes jambes refusent de m’obéir. 

    Pas seulement ça, une étrange substance grise me pend au nez. 

    Ç’a un aspect caoutchouteux, ça sent drôle. Poussé par la curiosité, j’attrape le morceau visqueux en question. Ça élance dans mon cou. Je tire. Mon cerveau suit. Il s’extraie de ma narine, il atterrit dans mes mains. 

    J’ai pas le temps de le remettre en place que je suis assailli par une armée de Vincent Fournier-Boisvert. 

    Ils débarquent par dizaines, par centaines. Ils assaillent ma maison. 

    Mais par où sont-ils entrés, ciboire?

    Tous plus ou moins identiques — barbe de trois jours, lunettes démodées, t-shirt noir —, ils prennent d’assaut mon corps figé, grignotant mes jambes, mon torse et jusqu’au cerveau gélatineux qui git entre mes mains. 

    Leurs cris et leur gémissements sont horribles. Ces monstres — autant de versions possédées de moi-même — s’attaquent à ma matière grise, matière grise qui disparaît bientôt sous leurs dents aiguisées. 

    Étonnamment, je suis encore à moitié conscient. Marie-Élène descend les marches, empêtrée dans un long drap blanc. Nullement incommodée par la présence de tous ces avatars carnivores, elle me lance:

    — Tu sais Vincent, si TikTok fonctionne vraiment pas, tu peux toujours te créer un compte Instagram, hein?

    — Mmm… Pas fou… que je lui réponds, cerné de toutes parts. Pas fou… 

  • Cygnus X-1 (esquisse)

    août 25th, 2024

    Je m’étais levé tôt afin de profiter de la lumière. Les cailles de l’atelier grésillaient, y avait des oies au loin, près de la forêt. Ma tasse fumait. 

    J’ai peint une heure, et pis soudain y a eu ce trait, cette diagonale, qui a jailli de mon pinceau. 

    Je me suis reculé. 

    Y avait comme une déchirure dans le tableau. Une mince ligne grise qui traversait le carton de part en part.

    J’ai posé mon pinceau. 

    J’ai aussitôt compris que je venais de peindre pour la dernière fois. 

    Je me suis assis sur le tabouret. J’ai bu une gorgée. Pas assez de lait. Trop de café. Peu importe. Le liquide était amer. Imbuvable. 

    J’ai posé la tasse pis je me suis efforcé de regarder en direction du chevalet. La toile cachait le mur. De grands noeuds abstraits se relayaient au centre. Les taches fantomatiques que les galeristes ont l’habitude d’associer à mon nom dansaient au-dessus. Des ombres planaient: celles que les critiques d’art d’un peu partout en Amérique se font un devoir de louanger. Manquait juste ma griffe en bas à droite pour m’assurer une vente dans les six chiffres. 

    Mais ce trait. 

    Cette oblique, qui m’avait pour ainsi dire échappé. 

    On aurait dit un coup de couteau. Une crevasse dans mon inconscient. 

    Un gouffre. 

    Ç’avait attisé quelque chose en moi, en tout cas. J’arrivais pas à regarder le tableau, c’était comme s’y s’était transformé en miroir. J’y voyais juste un abime sans fond. 

    Je suis sorti. 

    J’ai traversé le jardin qui sépare l’atelier de la maison pis je me suis réfugié dans la cuisine. 

    Ma femme se tartinait une toast. Elle m’a demandé si ça allait. Je lui ai répondu que oui pis je me suis assis à côté d’elle. 

    Son odeur m’a calmé. Mélange d’haleine matinale pis de la crème hydratante dont elle manque pas de s’enduire au sortir de la douche. Notre fille dormait encore. Elle allait bientôt se lever. 

    — T’es sûr? Parce que ç’a pas l’air… 

    — Ça va, j’te dis. 

    Elle s’est replongée dans sa tablette. Je lui ai demandé si on avait du papier. 

    — Du papier? qu’elle m’a fait répéter. 

    — Du papier, oui. Pour écrire. 

    Y nous en restait quelques feuilles, dans un tiroir, en haut. Elle m’a posé deux ou trois autres questions; j’ai dû lui répondre à moitié, elle m’a regardé de travers, je suis monté pis je me suis installé. 

    Pour écrire, oui. 

    Écrire. 

    Parce que la suite se montre pas. Elle doit se dire. 

    Y m’a fallu vingt ans pour comprendre ça. 

    Vingt ans. Pis un tableau éventré. 

  • Thérèse et les Dactili (esquisse)

    décembre 12th, 2023

    — Le trente-huitième poteau, c’est ici? 

    — Par… pardon? hésita Thérèse.

    — J’ai bien compté, hein! Trente-cinq, trente-six, trente-sept… Ouaip, c’est c’lui-là! Le trente-huitième poteau de téléphone à partir de la quat’ cent quatrième rangée d’épis! Bon, les épis, c’est à peu près — difficile d’les compter avec toute c’te neige! Mais pour les poteaux, j’peux pas m’tromper! En plus, y m’ont parlé d’une fillette aux cheveux roux. Avec un foulard, une tuque verte pis des yeux de hibou! Ce serait-y pas vous, ça? Allez, faut monter, hein! On est en r’tard!

    — Qu’est-ce que…?

    Thérèse s’efforçait de réfléchir. Ce type semblait plutôt sympathique. Mais il n’avait rien à voir — alors là rien du tout! — avec son chauffeur habituel. 

    D’abord, plutôt que de l’avoir vissé au pare-soleil, le nez fourchu de celui-là arrivait à peine au-dessus de son volant. Il avait de drôles de couettes blanches qui volaient dans tous les sens, aussi — très loin du crâne d’œuf de monsieur Wocjek. Et d’énormes bagues ornées de pierres précieuses lui décoraient les doigts (alors que monsieur Wocjek n’en portait aucune). 

    Il faisait froid, bien sûr. Un froid de canard. Voilà près de dix minutes que Thérèse poireautait près de la boite aux lettres en bordure de la route. Elle en avait assez. Mais en plus d’être pilotée par un drôle de personnage échevelé, cette berline de marque inconnue ne transportait ni l’une ni l’autre de ses comparses habituelles. Aucune trace de Youssra ni d’Océanne sur les sièges arrière. Pas l’ombre d’un sac d’école ou d’une boite à lunch entre les bancs. Se dirigeait-il seulement à l’école Diane-Sansregret-pour-élèves-malentendants, ce surprenant chauffeur-là? Autant de questions qui faisaient en sorte qu’elle hésitait à monter dans le transport adapté. 

    — Allez, allez! Ça commence à presser! traça le chauffeur d’une main agitée, ses yeux vert et jaune roulant de haut en bas. 

    Thérèse cherchait une façon de demeurer polie :

    — Pardon, je…

    Elle avait la tête tournée vers la maison. Combien de fois son papa lui avait-il répété de ne pas embarquer avec un inconnu? Plus d’une, certainement. Combien de fois, d’un autre côté, l’avait-il chicanée parce qu’elle avait raté son transport adapté?

    Un aussi gros paquet de fois, pour sûr. 

    — Je m’excuse, monsieur, mais je… Je vous connais pas.

    Ses mitaines laissaient sortir ses doigts. Elle n’avait pas eu à les retirer pour formuler sa remarque. 

    — Oh! Mais quel plouc! J’ai oublié d’me présenter! J’m’appelle Ratali! Ratali avec un i!

    Ratali avec un i… Mmm, non, je connais aucun Ratali… Avec ou sans i…

    Le nom ne lui disait absolument rien.  

    — Et si mes calculs sont bons, z’êtes madame Etchemin! gesticula Ratali. 

    — Euh… oui? Thérèse Etchemin? 

    — Enchanté, Thérèse Etchemin! Et pour mon patronyme complet, le voici : Ratali du Lingefeuille-à-l’Équerre!

    — Ratali du Linge… Vous remplacez monsieur Wocjek, c’est ça?

    — Pardon?

    — Mon chauffeur?

    — Ah! Exact! On m’a envoyé vous chercher! 

    — Et où sont Youssra et Océanne?

    — Youssra et Océanne? Aucune idée! Mais y parait qu’y a que vous qui puissiez nous aider, alors si j’t’ais vous, j’monterais! J’y connais pas grand-chose, mais là, y s’y est vraiment mis! «Allez, Ratali! T’es le plus rapide! C’est toi qui a les plus beaux sangliers!», qu’y m’a dit. Bon, rapport aux poteaux, j’me suis p’t’être trompé, hein? Laissez-moi r’compter… Trente-quatre, trente-cinq, trente-six…

    — … Non, pas la peine, monsieur Ratali. Le trente…

    — … trente-huitième poteau de téléphone, oui!

    — … le trente-huitième poteau est bel et bien ici. C’est celui-là. Vous avez besoin de mon aide, vous dites?

    — Pas moi personnellement, non! C’est pour Azéli! Montez, hein! C’est la catastrophe, là-bas! La catastrophe! Allez, j’vous explique en chemin!

    Un dernier coup d’œil à la fenêtre de la cuisine acheva de convaincre Thérèse. 

    Son papa, plongé dans sa tablette, n’avait même pas daigné repousser le rideau pour s’informer au sujet de cet étrange chauffeur suppléant. 

    Laissons-le à sa section des sports et à son café, songea-t-elle, un drôle de goût amer dans la gorge. 

    Elle agrippa la poignée logée dans le haut de l’habitacle et sauta dans la voiture. 

  • Antimoine⁠ (esquisse)

    décembre 8th, 2022

    J’ai toujours haï mon nom. Godeline. Un nom à coucher dehors, vieux comme la misère, plein de poussière pis de vert-de-gris.

    Y me roule dans la bouche, ce nom-là. Trop de syllabes. Trop de lettres pas belles. Je grimace juste à le prononcer. 

    Une chose que je me suis toujours promise : mon nom va mourir avec moi. Pas question que je le transmette à qui que ce soit, un enfant, une petite-fille ou une arrière-grande-fille sortie de je sais pas où. Après ce que vient de me raconter ma mère, au chevet de qui j’ai passé la soirée, je suis encore plus déterminée à emporter cet affreux prénom dans ma tombe. 

    Godeline. Yark. 

    Ma mère m’a attribué ce prénom-là en l’honneur de sa propre mère à elle, Godeline première, aussi connue sous le nom de Godeline Fortin, décédée peu de temps avant ma naissance des suites de complications tragiques qui ont jeté le discrédit sur notre famille. Ça, je savais ça. C’est le reste de l’histoire — pis les circonstances l’entourant — que je viens d’apprendre. 

    Attendez un peu, j’hésite encore, je digère l’information; je me demande si je fais bien de vous raconter cette affreuse histoire-là à mon tour. 

    Ma mère, cinquante-six ans, est atteinte d’un cancer du sein qu’elle refuse de traiter. Elle m’a fait traverser le Canada d’ouest en est dans l’unique but de se confier à moi, espérant sans doute que son état lui attire ma sympathie pis que j’accepte, étant donné le peu de temps qu’y lui reste, de veiller sur elle pis de lui pardonner ce qu’elle a fait. 

    On va voir pour ce qui est de la veiller. Mon employeur, Suncor énergie, m’a généreusement accordé un mois de congé pour prendre soin d’elle. J’ai du temps devant moi. Pis pas grand-chose à faire, c’est vrai. Je vais y penser. 

    Pour ce qui est de lui pardonner, ça m’étonnerait. Surtout après ce que je viens d’apprendre.

    Bon. J’hésitais, comme je disais, mais le temps est mauvais. Presque autant que lors de cette soirée où cette histoire a commencé. Je suis coincée entre les murs miteux de cette même chambre, dans la même maison, dans la même ville où ça s’est déroulé (j’entends par là la maison familiale); aussi bien m’assoir pis décanter le tout, non? Ça peut juste me faire du bien, je crois. Raconter l’affreuse suite d’événements qui a mené à ma naissance pis aux mensonges répétés auxquels j’ai été confrontée peut juste m’aider à grandir. Au mieux, partager les horreurs que vient de déverser sur moi ma mère mourante me permettra d’y mettre de l’ordre pis de mieux la comprendre. Au pire, je vais tester l’étanchéité de ma santé mentale.

    Allons-y, donc. 

    Je viens de passer le cap de la vingtaine. On est à l’automne 2020. L’histoire de ma mère a débuté en octobre 1999, alors qu’elle s’apprêtait à fêter son trente-quatrième anniversaire pis elle pis mon père leur douzième anniversaire de mariage. C’était un soir venteux — je l’ai déjà dit —, un soir où tout laissait présager l’orage : les arbres qui penchent, le ciel bas, les cris assourdis des oiseaux dans les cèdres pis les eaux noires pis houleuses du fleuve que ma mère traversait aux alentours de 18 h en direction de Saint-Hyacinthe via le pont Pierre-Laporte. 

    Elle pis mon père habitaient à l’époque un minuscule appartement trois pièces dans le quartier Limoilou à Québec, appartement que leurs maigres revenus — elle était traductrice pigiste, mon père s’était parti un atelier d’ébénisterie avec des amis —, appartement que leurs maigres revenus, donc, leur permettaient à peine de se payer. 

    Elle avait pas pris de valise, comptant retourner chez elle durant la nuit, pis avait vite vite embrassé mon père avant de s’engouffrer dans la Civic rouillée qu’y avaient achetée usagée deux années auparavant. Le trafic aidant, elle est arrivée dans la technopole agroalimentaire du Québec un peu après 21 h, pas mal plus tard que ce qu’elle avait prévu, pis surtout sans s’être le moins du monde annoncée ni avoir pris le temps de téléphoner en chemin. 

    Mon grand-père — son père à elle, donc — l’attendait pas. La position dans laquelle elle l’a trouvé lui a paru d’autant plus étrange. Elle a rien dit, elle a retiré son manteau et l’a accroché dans la garde-robe que cachait et que cache encore la vieille porte en bois du vestibule. Elle a retiré ses bottes, toujours sans prononcer le moindre mot, a défait son foulard et laissé tomber ses longs cheveux auburn sur ses épaules cintrées avant de s’avancer pour rejoindre l’endroit sur le tapis où son père, contrairement à toute logique, se berçait. 

    — Iiiiii… faisait le mécanisme mal huilé de la chaise — et ce son, lugubre, semblait vouloir ramper sur les murs comme une nuée de fantômes en déroute.

    Elle s’est efforcée de sourire pis elle a salué son père. 

    Y ventait fort (je me répète, je sais), ç’avait peut-être forcé son père, fuyant les courants d’air, à prendre place à cet endroit inusité au pied de l’escalier. Elle tâchait de pas s’attarder à l’impression qu’y se dégageait de lui dans sa vieille chaise brune, c’est-à-dire celle de carrément garder,un peu comme un chien, l’accès aux chambres du haut. 

    — Salut Catherine, qu’y lui a répondu, ajoutant, sans décoller ses paumes calleuses des accoudoirs, quel bon vent t’amène?

    Son front plissé que surmontait encore à l’époque une mince frange de cheveux blonds trahissait son embarras. Y portait un vieux jeans sale pis une chemise épaisse à moitié entrouverte sur son torse. Y avait encore sa cicatrice sous le menton. Elle l’aurait reconnu dans la plus compacte des foules.

    «Fais tellement longtemps, tu donnes jamais de nouvelles, t’aurais pu appeler, qu’est-ce qu’y te prend de débarquer de même, sans t’annoncer!?», sous-entendait sa question. 

    Qu’est-ce qui l’amenait? Le vent, oui. Mais encore. Elle a décidé de se montrer honnête :

    — J’avais besoin de te parler. 

    — Mmm… que s’est contenté de répondre son père. 

    Y a levé la tête pour l’observer. Son visage s’est détendu; elle avait elle-même pas trop changé, elle portait encore ses habituels pantalons en coton remontés sur sa taille, un tricot trop grand aux mailles un poil trop lâches, pis le grain de beauté qui lui décorait la joue, près des bouclettes qui dardaient son oreille rose, ce rassurant grain de beauté était toujours là. Elle avait pris une ride ou deux — juste le début d’une sagesse durement acquise qui fusait au coin de ses yeux —, mais sinon, c’était bien sa Catherine. Son unique fille. 

    — Maman est pas là? qu’elle a demandé en jetant un œil sur le corridor obscur en haut de l’escalier. 

    Elle avait posé la question par principe. Elle se doutait que sa mère y était pas. Ça puait tellement dans la maison; depuis combien de temps son père négligeait-il de sortir les poubelles, de prendre sa douche pis de laver les toilettes? Le plancher était sale, des moutons de poussière couraient dans les coins, des toiles grisâtres pendaient au plafond. Sa dernière visite remontait à tellement longtemps, Godeline première avait amplement eu le temps de déguerpir, c’est sûr. Grand bien lui fasse, que ma mère songeait, allant même jusqu’à lui accorder à l’avance sa bénédiction. Le divorce de ses parents était une chose inéluctable; elle souhaitait simplement que ma grand-mère se soit déniché un endroit pas trop cher, et propre, où terminer sa vie sans trop de tourments.

    — Elle dort, qu’a répondu son père, toujours fermement vissé à sa chaise. 

    Y transpirait le mensonge, le vieux Benoit Fortin. Elle l’a pas relevé, s’est plutôt contentée de hausser les épaules :

    — Ah bon. 

    Elle avait froid. Elle avait pas soupé. Le tristounet muffin aux bleuets qu’elle avait emporté pour la route s’était depuis longtemps dissous dans son estomac. Pis cette maison-là, la maison de son enfance, qu’elle était presque parvenue à oublier au cours des quatre dernières années, elle lui donnait le cafard. Les bourrasques qui s’écrasaient sur la façade est soulevaient le clabord. On aurait dit qu’un fantôme (le fantôme de qui, au juste?) tentait de s’infiltrer par les fenêtres qui ornaient les pignons. Les arbres claquaient — l’érable dans lequel pourrissaient les restes de la cabane qu’avaient construite ses frères pis elle y avait de ça des décennies, notamment —, pis l’unique lampadaire de la rue jetait par les rideaux encrassés du rez-de-chaussée un éclairage morose sur les vieux meubles entassés au salon.

    Elle avait envie de donner un coup de balai, d’ouvrir les fenêtres pis de conclure ce grand ménage imposé par un petit snack improvisé, mais elle savait qu’un tel sans-gêne choquerait son père, pis que de toute manière elle trouverait rien d’appétissant à se mettre sous la dent dans le frigo ronflant de la cuisine. 

    Non, mieux valait en finir. Jouer cartes sur table pis repartir de là aussitôt son affaire réglée. Elle était pas venue pour faire trainer les choses :

    — Pas grave si elle dort, p’pa. Je peux quand même monter l’embrasser, hein? 

    — T’es là à cause de la dernière fois, c’est ça? Tu me crois toujours pas? Tu cherches la chicane?

    Elle a croisé les bras sur sa poitrine. Son sourire devait pointer vers le bas : elle a tenté de le corriger. Le froid, dans cette maison, était mordant. Elle sentait ses poils se hérisser sous son tricot. Et pis ce vent… Quand est-ce que ç’allait enfin tomber? qu’elle se demandait. Quand est-ce que la pluie pis les orages emporteraient ailleurs l’horrible sensation d’étouffement dans laquelle cette visite la plongeait?

    Son père bloquait les marches, mais y bloquait pas le thermostat. Elle aurait pu en tourner la roulette vitrée question de chasser un peu l’humidité. Elle l’a pas fait. Son père venait en quelque sorte de lancer les hostilités, elle allait quand même pas le laisser prendre l’avantage du terrain aussi facilement:

    — Non, p’pa. Je viens pas pour ça. Je viens pour te voir. Pis pour voir maman. Ça fait longtemps. Je passais dans le coin. Je voulais prendre de vos nouvelles. 

    — Tu passais dans le coin… Premièrement, Godeline, c’est pas ta mère. Pis moi, ben je suis pas ton père. Je t’ai tout expliqué ça la dernière fois, Catherine. Commence pas à t’obstiner, OK? Je suis tanné. Je suis fatigué. Pis là, ben Godeline dort. Tu veux quand même pas qu’on la réveille parce qu’on parle trop fort, hein?

    Cette dernière remarque est parvenue à redonner le sourire à ma mère. Elle s’est frotté les épaules pis elle a tangué un peu sur ses pieds, revigorée par la tournure que prenait leur échange :

    — Arrête un peu, p’pa. (Son sourire avait quelque chose de méchant, elle le sentait; elle pouvait pas empêcher ses traits de se déformer.) Moi pis mes frères on a pas été adoptés. On sait tous les deux que c’est faux pis on sait aussi pourquoi tu t’es cru obligé d’inventer cette niaiserie-là. Ç’a pas pris la dernière fois, ça prendra pas plus aujourd’hui. Maintenant, tasse-toi, s’il te plait. Je veux voir maman. 

    Des craquements se sont fait entendre. Le «Iiiii…» de tantôt, comme si les murs voulaient participer à la conversation; son père faisait aller sa chaise berçante sans s’arrêter, espérant peut-être que ça lui permette de s’envoler loin de là; ma mère a pris une grande respiration (l’odeur nauséabonde qui flottait dans la maison lui chatouillait les narines) pis elle a relancé son père, aussi muet qu’une carpe : 

    — Allez. Tasse-toi, je t’en prie. 

    Les deux savaient pertinemment que Godeline dormait pas dans la chambre. Y restait à découvrir qui céderait en premier. Ma mère croyait avoir l’avantage. Elle se trompait. 

    — Non, qu’a marmonné le vieux Benoit Fortin entre ses dents amochées. Tu monteras pas. 

    Ma mère a senti les muscles de son cou se raidir. 

    «Tu monteras pas…» 

    Pas «Tu la dérangeras pas» ni «T’iras pas la voir». 

    Non. «Tu monteras pas.» 

    Elle était pas encore venue à bout de son adversaire, mais y lui avait tout de même concédé un avantage. Celui de reconnaitre ses forces. Son intelligence. Elle avait pour sa part sous-estimé sa préparation, mais au moins les deux s’affrontaient-ils désormais à armes égales. 

    — Ben sûr, qu’on vous a adoptés, toi, Maxime pis Jean-François! a enchaîné son père. Tu t’rappelles pas d’la fois où on vous a envoyés passer l’été chez votre tante à Lanoraie? T’avais sept ans. Tu voulais pas y aller. On voulait que tu t’occupes de ton frère, vous avez passé votre temps à vous chicaner…

    — Je m’en souviens très bien. Un été de marde. Y avait rien à faire. Aucun jeu. C’était plate à mort. Qu’est-ce que t’essaies de me dire? Que c’est à ce moment-là que vous avez adopté Jean-François? C’est ridicule, p’pa. Vous nous avez peut-être envoyés moisir chez tante Roro pour cacher votre petit jeu, mais je me rappelle parfaitement de la bedaine de m’man avant qu’on parte. Je me souviens aussi de ses maux de cœur pis de la difficulté qu’elle avait à monter l’escalier. Arrête ton cinéma, OK? Ça prend plus.

    — Un leurre, tout ça, Catherine! Un leurre! On vous a envoyés chez Rosalie parce que les gens de l’adoption voulaient qu’on soit seuls avec le bébé lors de son arrivée à la maison. Le reste, c’était du théâtre, comme tu dis. Ta mère s’attachait des oreillers à la taille, elle faisait semblant de manquer de souffle, de vomir, d’être étourdie. Tout ça était faux, Catherine! Faux!

    — Voyons, p’pa…

    — Je suis pas ton père, criss! Quand est-ce que tu vas comprendre?

    Benoit avait jappé cette dernière phrase-là, si bien qu’elle a reculé d’un pas pour se permettre de réfléchir. Y faisait pitié, son père, tout dépenaillé dans sa chemise froissée pis ses jeans couverts de taches de bouffe. Un filet de sueur perlait sur son front, elle s’est demandé s’y avait pas perdu quelques dents depuis leur dernière rencontre. Elle aurait pu l’attaquer sur plusieurs fronts à la fois, la négligence dont y faisait manifestement preuve envers lui-même pis dans l’entretien de la maison, notamment; elle savait ce qu’y avait derrière la tête, elle a donc décidé autrement. Encore une fois, elle était pas venue pour jouer aux fous, encore moins pour perdre son temps. Elle a décidé de lui concéder cette bataille inutile :

    — On a été adoptés, ben sûr. Ça me va, hein? Pis tu vas me dire que c’est à cause de ça que Jean-François, Maxime pis moi on a tous les trois décidé de rompre les liens avec toi pis m’man, j’imagine?

    Son père a repris son balancement. «Iiii…», faisait la chaise (ou peut-être le son provenait-il d’en haut, des fenêtres? Le vent soufflait tellement fort…). Sa main gauche restait cramponnée à son accoudoir. L’autre a disparu dans sa manche dont y s’est servi pour s’éponger le front. 

    — Pour toi, je sais pas. Mais pour tes frères, c’est en plein ça. Y nous en voulaient de leur avoir caché leur origine — y nous en veulent encore, à moi pis à ta mère. Y nous parlent plus. Tant pis pour eux, hein!

    Oui, trois dents, a remarqué ma mère sans le dire. Y lui manque trois dents. Deux canines pis une incisive. Son père se brossait visiblement plus les dents. Elle a senti son propre sourire vaciller. Peu importe la nature de leur relation pis ce que son père essayait d’en tirer, elle était encore très attachée à cet homme qui avait tant fait pour elle durant son enfance. Le voir dans cet état-là l’attristait au plus haut point. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Elle devait se reprendre, pis vite à part ça.

    — M’man est pas en haut. Laisse-moi monter, OK?

    Cette fois, plutôt que d’aboyer, son père l’a regardée dans les yeux. Lui aussi avait les paupières humides. Y se mordait les lèvres comme si un sérum de vérité risquait de s’y égoutter. 

    — Qu’est-ce qui t’intéresse tant que ça, en haut, ma p’tite Catherine? J’te dis que ta mère dort, dérange-la pas, OK?

    — C’est ma mère, ou pas? Parce que tu viens tout juste d’affirmer le contraire, là… Tu te mêles dans tes menteries, p’pa. Laisse-moi monter deux secondes, OK?

    — Ça marche toujours pas, entre toi pis Barry? Pourquoi vous…

    — Laisse mon mari en dehors de ça!

    — …pourquoi vous faites pas comme nous, tiens? Y doit ben avoir un service d’adoption, à Québec? Vous seriez heureux, y a pas de doute. Regarde, moi pis ta mère…

    — Arrête! J’ai pas été adoptée!

    Elle a plaqué une main sur sa bouche. Elle avait crié. Ç’avait été plus fort qu’elle, comme si… comme si elle s’attendait pas à perdre le contrôle aussi facilement. Elle aurait pourtant dû prévoir que son père s’en prendrait à son couple. Quatre ans qu’y s’étaient pas vus, c’était une carte facile. Elle avait espéré que les problèmes d’infertilité qu’elle avait malencontreusement abordés la dernière fois se soient effacés de son esprit. C’était sans compter sur la perspicacité paternelle, ben sûr. Y avait deviné le but de sa visite, pis y était déterminé à l’empêcher de l’atteindre. Elle s’est efforcée de se calmer, a pris trois grandes respirations pis a laissé tomber ses bras le long de son corps pour dégager sa poitrine encombrée. 

    — T’as peut-être faim, hein? J’ai un restant de spag, si tu veux. C’est dans le frigo. Sers-toi. 

    La simple mention du frigo dégueulasse lui levait le cœur. Elle a à nouveau attrapé ses épaules du bout des doigts afin de reprendre contenance. Son père se balançait plus. Y savourait la petite victoire qu’y venait de remporter. 

    — Pis qu’est-ce qu’y a dans ta sauce? Les petites épices secrètes de maman? Un ou deux ingrédients interdits, aussi? 

    — Catherine…

    — Je sais parfaitement ce que vous cachez en haut, p’pa. Je sais ce qu’y a dans votre armoire, je sais ce que contiennent vos fioles pis vos bocaux, pis je sais exactement à quoi y servent. Je sais tout, tu vois!

    — Tu sais rien, Catherine….

    — On vous entendait, hein! Le soir, le premier vendredi du mois! Vous aviez beau vous cacher, on vous entendait, moi pis mes frères! C’est pour ça qu’on est partis, d’ailleurs! Quand on a compris ce que vous fabriquiez dans votre chambre, derrière votre porte fermée, on a déguerpi! Les cris, p’pa, les cris horribles que vous poussiez… Je suis restée un peu plus longtemps que mes frères, mais c’est juste parce que je suis conne! J’aurais dû vous dénoncer! Je l’ai pas fait! Là, c’est mon tour, tu vois? Mon tour! Pis y a rien que tu puisses dire qui va m’en empêcher!

    Elle s’était avancée pour poser ses paumes sur les accoudoirs. Son père tremblait. Y avait maigri, depuis le temps. Affreusement maigri. Ma mère a jamais été particulièrement imposante (elle est plutôt bâtie sur un frame de chat, à vrai dire, d’autant plus maintenant, sur son lit de mourante), mais ce soir-là, avec la colère pis la fatigue qui tendaient ses muscles, elle avait réussi à effrayer son père. Y bougeait plus du tout, donc. Le «Iiiiii…» de la chaise s’est néanmoins fait entendre. Elle a grimacé. Les fantômes lui parlaient. Elle était pas censée s’en prendre à lui, ben sûr. Sa visite était censée se dérouler dans le calme pis le respect. Sous le signe la réconciliation. Elle était venue pour le convaincre, pas pour se battre avec lui. 

    — Elle est plus ici, m’man! Arrête de mentir! Elle est partie ça fait longtemps! Mais je sais qu’elle t’en a laissé! Je sais qu’y te reste du médicament, en haut! Je le sens, p’pa! Je sens son odeur! C’était pareil à l’époque! Ça flotte dans la maison comme une tache de sang sur une robe de mariée!…

    — Je t’en supplie, Catherine… Peu importe…

    Y s’était mis à hoqueter. Y avait peur d’elle, ça se voyait. Peur qu’elle monte s’emparer de son précieux butin. 

    — Tasse-toi!

    — Non, fais-le pas! Peu importe ce que t’espères que ça t’apporte, ça vaut pas la peine! Y est là, en plus! Y est venu. Y est dans la chambre. Y s’est incrusté, y reste là. Depuis que ta mère est… Enfin… J’t’en prie, Catherine — ma belle fille, ma fille adorée… Si tu m’aimes un peu, si t’as encore le moindre respect pour moi, monte pas. Retourne chez toi, à Québec. Retourne auprès de Barry. C’est un bon gars, un travaillant, y a pas à être mêlé à tout ça…

    Barry, encore… La première mention de son mari avait jeté le feu aux poudres, cette fois ma mère a carrément explosé :

    — Ta gueule! Ta gueule, p’pa! J’ai le droit, moi aussi! Si toi pis m’man l’avez utilisé, je peux aussi! On le mérite, moi pis Barry! On s’aime, lui pis moi, peux-tu comprendre ça? On est pas comme toi pis m’man! On s’aime vraiment, nous deux! Pis t’es jaloux de ça!

    — Oh!… si tu savais, Catherine… Si tu savais comme je l’ai aimée, ta mère… Va-t’en, OK? Y est pas trop tard. Retourne chez toi… 

    Elle l’a poussé. Son père. Elle en pouvait plus. Elle a tassé sa chaise et a plaqué sa tête contre une moulure au mur. Y a eu un affreux «ploc», suivi d’un glaçant cri de douleur. Elle a bondi sur la première marche. Son père pleurait. Elle a enjambé sa silhouette tordue pour s’accrocher à la rambarde, après quoi elle a foncé vers la chambre principale. 

    Son père en bas des marches bougeait plus, elle s’en sacrait.

    Elle a poussé la porte, pour aussitôt s’arrêter.

    Y était là, c’est vrai. Elle a eu un frisson en le voyant. Moi-même j’ai eu peur quand elle me l’a décrit, y a de ça quelques heures à peine. Y était là, sur le lit. Y l’attendait. Que son père ait dit la vérité, pour une fois, lui a soudain paru la chose la plus anodine qui soit. Pourtant, cette créature-là, assise jambes croisées sur l’édredon préféré de sa mère, c’était carrément impossible à avaler. Ses yeux refusaient d’y croire. Elle a secoué la tête comme pour se réveiller d’un mauvais rêve. Rien à faire. Elle a fermé les paupières pour la forme. Le personnage assis sur le lit avait ben sûr pas disparu quand elle les a rouvertes. 

    Y la regardait avec un petit sourire de personnage de bande dessinée. Y aurait d’ailleurs très bien pu jaillir de la plume d’un bédéiste, ce personnage-là. Minuscule pantalon rayé, chapeau rouge vissé sur sa tête difforme, fleur purulente et nauséabonde insérée dans la poche de sa chemise bourgogne, bras trop longs pour son torse chétif, toute sa physionomie hallucinée criait au cauchemar. C’était pourtant bel et bien un être vivant. Un être de chair et d’os. 

    Elle a fait craquer son cou en guise de soumission. C’était le diable, ni plus ni moins. Le personnage en face d’elle. Le diable incarné. Elle l’avait pas imaginé comme ça. On décide pas, faut croire…

    — C’est ça que tu cherches? qu’y lui a demandé en extirpant d’un ridicule sac à main un flacon transparent fermé par un bouchon de liège. 

    Elle a rien dit. Y a continué :

    — L’antimoine de ta mère, hein? Tu sais comment t’en servir?

    Elle a levé les yeux sur ce qui flottait au-dessus du personnage. 

    Dans sa jaquette, le cou étiré pis la langue toute bleue, le cadavre de sa mère se balançait au bout d’une corde reliée au plafonnier. 

    «Iiiii…», faisait son corps, fouetté par le vent s’engouffrant par la fenêtre. 

    — Oui, je… qu’elle a balbutié.

    — Prends-le. C’est à toi. Tu sais ce que je vais te demander, par contre. 

    — Je sais?…

    — Une fois par mois. 

    — Une fois par mois, oui. J’y manquerai pas. 

    — Très bien. 

    — Très bien, oui.

    Y a souri. Ma mère avait la tête baissée, ça lui plaisait.

    — Et tu sais comment tu vas l’appeler, cet enfant-là?

    Ma mère a hésité. Elle a à nouveau jeté un œil sur le corps distendu de sa mère. 

    — Si c’est un petit gars, je sais pas. Mais si c’est une fille, je crois bien avoir une petite idée.

    — Bonne chance, dans ce cas, a fait le diable en lui remettant le précieux flacon. Bonne chance. Pis surtout, m’oublie pas…

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    1 L’antimoine est un métal autrefois utilisé en alchimie. À la fois poison caustique et remède infaillible, il est longtemps associé au chaos, en plus d’être représenté par la figure du loup. Les alchimistes croyaient que cette matière était d’origine extraterrestre.

  • Bande sonore d’Engrenage…

    août 24th, 2022

    …entre deux projets d’écriture, je me suis permis de composer une bande-son pour accompagner la lecture de mon roman Engrenage.

    C’est par ici (et c’est gratuit!):

    https://vincentfournierboisvert.bandcamp.com/album/engrenage

  • Pris dans l’engrenage — Le Courrier de Saint-Hyacinthe

    juillet 13th, 2022

    Un article paru dans le Courrier de Saint-Hyacinthe au sujet du roman Engrenage:

    Pris dans l’engrenage

  • Lancement d’Engrenage

    Mai 16th, 2022

    3 juin 19h

    Librairie l’Intrigue

    415, av. Hôtel-Dieu

  • Self-made man (esquisse)

    décembre 18th, 2021

    Pourquoi la patate me pompe? que je me suis d’abord demandé. 

    J’en étais pas à mon premier mauvais coup, pourtant. La passe du dépanneur sur Cascades avait été pas mal plus stressante. Je parle de la fois où les policiers avaient fini par me ramasser en dessous du pont Barsalou après que j’aie traversé le bas de la ville quasiment rien que sur une jambe.

    Cent fois plus intense, cette fois-là. Le cœur avait failli m’arracher.  

    J’étais stressé, n’empêche. Aucune raison. J’avais pas pantoute l’intention de pénétrer dans la maison. J’avais juste prévu me promener un peu dans la cour. Rien de criminel, quoi. D’ailleurs, encore aujourd’hui, j’ignore ce qui a bien pu me pousser vers cette maison-là en particulier. Une prémonition? C’était loin d’être la plus grosse cabane du quartier, en fait. Ni même la plus intéressante. Celle de l’entrepreneur-électricien logé trois numéros de porte plus haut la surpassait largement, autant en superficie qu’en hauteur. (Et que dire de sa vue sur la montagne…) Mais bon, appelez ça l’intuition, un sixième sens, peu importe, c’est sur la 18 (et non la 21) rue des Lilas que mon esprit embrumé avait jeté son dévolu. Et ça depuis deux bonnes semaines déjà. 

    Oh! craignez pas, j’avais tenté de me raisonner : 

    — Max, cibole… Lâche le morceau! que je m’étais dit.

    Ou ben :

    — Pense à ton gars, criss! Tu veux pas y refaire vivre ce qu’y vient de vivre!

    C’était plus fort que moi. Pis j’avais pas prévu de passer à l’intérieur, je vous l’ai dit. Juste de me balader dans la cour.

    Depuis le début du mois d’août que j’avais dans l’idée de sauter par-dessus sa belle clôture en bois pour m’allonger sur le trottoir de sa piscine. Mon boss de chez Aménagement Lebeau, pendant qu’on arrachait les mauvaises herbes chez la vieille Park (son mari avait fait fortune chez les crosseurs de SNC Lavalin avant de crever dans les bras de la gardienne), mon boss, donc, ignorait tout de mes projets nocturnes. C’est finalement un samedi soir, les mains noires pis les genoux en compote, que je me suis décidé à passer à l’acte.

    On vit rien qu’une fois, right?

    J’ai enfourché le CCM de mon ancien coloc pis j’ai gravi la côte jusqu’à la rue des Lilas. Le loquet de la clôture était pas barré. Le gazon avait pas été tondu depuis un mois, y m’arrivait aux mollets. La piscine, contrairement à ce que j’avais imaginé, avait à peu près la couleur d’un bol de jello aux kiwis, pis le propriétaire, probablement parti en quatrième vitesse par la 417, avait même pas pris la peine de ranger le puisard dans le cabanon au fond de la cour. Je me suis quand même trempé les orteils. Mes oignons me faisaient atrocement souffrir, mais au moins l’eau brouillée les tenait au frais. Étant donné la canicule qui achevait, la température s’avérait idéale. 

    J’ai poussé un soupir de satisfaction. Profiter de la cour arrière d’un plein aux as quand au moins trois cents pages du Code pénal vous l’interdisent, croyez-moi, ça remonte le moral. J’avais pas trop le goût de plonger le reste de mon corps dans l’eau, par contre — à cause de la quantité d’algues. Et surtout pas mon moineau poilu sur lequel je venais à peine de découvrir un troisième condylome. J’ai remballé le tout et je me suis attelé à percer le secret du cabanon.

    Serrure Facto. Une affaire de rien. Des meubles y avaient été entreposés : une demi-douzaine de fauteuils Adirondack, à peu près autant de chaises en PVC et une table à jardin avec un parasol plié dans le coin. Le filtreur se cachait là aussi, à côté d’une pompe Novajet couverte de toiles d’araignées. 

    Je m’y connais un peu en piscine, ma grand-mère possédait une quinze pieds quand j’étais petit. J’ai positionné la manivelle du filtreur en mode filtration (je sais, j’aurais dû faire un backwash en premier…) pis j’ai allumé la pompe. Y avait des rondelles de chlore qui trainaient dans une chaudière, je les ai lancées dans l’étang qui venait de prendre vie en me disant que l’eau pourrait pas faire autrement que d’avoir changé de couleur à mon retour.

    J’avais pas tort. Le surlendemain, elle avait viré au blanc. Je me suis baigné. Au complet, cette fois. Et tout nu, après avoir pris bien soin de pisser sur l’hémérocalle en fleurs à côté du bassin.

    Ça faisait tellement du bien, cette baignade-là. Je me sentais comme un poisson dans l’eau. Comme un nageur olympique après une victoire facile face au Mexique. J’avais l’impression, c’est pas compliqué, de renaître. 

    C’était ma deuxième visite, donc. Le temps a filé en un éclair. Minuit a sonné, y a eu une sirène au loin, un vieux réflexe m’a poussé hors de l’eau et m’a fait enfilé mon jeans et mon t-shirt de Marineland comme si ma vie en dépendait. Y était pas question que je retourne en dedans. Je m’inquiétais pour rien, remarquez. La police a d’autres chats à fouetter que de pourchasser des types dont le seul crime consiste à avoir profité d’un petit bain de minuit chez un inconnu. Mon ex avait laissé un de ses interminables messages sur ma boite vocale faque j’avais plus ou moins le cœur à la fête. Anyway, l’été achevait, je me disais qu’y a juste les fous qui changent pas d’idées pis que si je voulais entrer dans la maison avant que la pancarte de Vendirect.ca plantée en face se fasse remplacer par celle pas mal plus efficace de Mathieu Carrière de chez Re/Max, j’avais intérêt à me déniaiser. J’avais spotté une des fenêtres du sous-sol comme possible point d’entrée; le 3 septembre à 10 h j’ai ramené une crow bar de mon appartement pis j’ai entrepris de démonter le mécanisme qui la retenait fermée.

    Du bas de gamme de chez Rona, encore une fois. 

    Un pet. 

    Le sous-sol. Wow. C’était vide, mais bon, y avait encore la prise pour la télé murale (un monstre, de toute évidence), en même temps que les marques sur le tapis de ce qui avait pas pu être autre chose qu’un canapé géant pis une table de billard. Y mouillait à siaux ce soir-là. J’ai fait semblant d’envoyer la noire dans le coin pis je suis monté au rez-de-chaussée à la recherche de quelque chose pour me sécher les cheveux. 

    Grosse cabane, je vous l’ai dit. Planchers en noyer, comptoirs en quartz, lustres dorés. Je sais pas ce que Mathieu Carrière fabriquait, mais y était en train de rater toute une opportunité. Pas de serviettes nulle part. Ni de sèche-cheveux, évidemment. C’est quand je suis entré dans la chambre principale que je l’ai vu. Brun, négligé, des lunettes aussi démodées que ses vêtements; y avait le dos appuyé au mur pis les jambes pliées devant lui, la tête penchée par en avant comme s’y venait de perdre son chien dans une bouche d’égoût. 

    — Allo? que j’ai fait d’une voix pas trop forte. 

    Y avait mon âge. Quarante ans, à peu près. Ses petites lèvres coincées ont tracé une drôle de moue qui exprimait pas tant la surprise que le simple souhait malheureusement pas exaucé de pas être dérangé. 

    — Z’êtes qui? que je lui ai demandé pour meubler la conversation. 

    — Vincent Fournier-Boisvert, qu’y m’a répondu. 

    J’ai un peu hésité. J’avais lu ce nom-là quelque part, mais je me souvenais plus trop où. 

    — Vous faites quoi? que j’ai enchaîné tandis qu’une flaque d’eau se formait sur le bois franc. 

    — Je suis écrivain.

    En plein ça! que je me suis dit en me frappant le front d’une paume imaginaire.

    J’avais vu le livre de ce type-là trainer chez mon ex la semaine d’avant en allant reconduire mon gars. J’aurais pas pu dire si c’était un bon livre (je lis pas, anyway), mais le titre, avec ses lettres verticales sur fond de ferme, avait attiré mon attention. Mon ex possède tellement de livres, je lui ai pas demandé son avis, ç’aurait été une perte de temps.

    — Non, je veux dire ici?

    Vincent Fournier-Boisvert m’a regardé comme si je venais de le questionner à propos des origines de la vie sur Terre. 

    — Pourriez pas éponger un peu votre dégât? qu’y m’a répondu en pointant du menton la porte de la salle de bain. 

    Y avait là bizarrement tout un assortiment de produits nettoyants et de serviettes de bain. J’en ai choisi une pas trop sale pis j’ai essuyé l’eau que j’avais répandue par terre.

    Lorsque je me suis retourné, Vincent Fournier-Boisvert, plutôt que d’être appuyé contre le mur comme tantôt, avait adopté la position assis en tailleur des moines tibétains au bord de la lévitation. 

    — Ça va? que je me suis informé, question de valider mon hypothèse. 

    — Bah…

    Y avait plus l’air d’un alcoolique dans un village inuit que d’un partisan du Dalaï-Lama, à vrai dire, et j’ai pensé qu’une bière m’aurait pas dérangé moi non plus. Y avait sans doute rien à boire dans la maison et j’avais pas envie de pédaler jusqu’à l’épicerie en bas de la côte, j’ai donc rien dit. 

    — Vous êtes auteur, non? 

    Y a paru se remplumer un peu. 

    — Oui, vous…

    — Le puits. Mon ex l’a acheté.

    — Je vois.

    — Je l’ai pas lu, désolé. 

    — Non, bien sûr. 

    — Ça marche, votre affaire?

    — Mmm… qu’y s’est contenté de répondre. 

    Y s’est aussitôt replongé dans ses pensées, son monosourcil enfoui dans sa paume et le menton nerveux. Dehors, le vent s’était mis à cogner contre la fenêtre. J’ai eu une pensée pour le toit de la maison; une peur diffuse de me ramasser avec un autre dégât d’eau si la pluie venait à s’intensifier m’a gagné, avant de s’évanouir aussitôt. Je venais de me rappeler que cette cabane-là m’appartenait pas, pis que de toute façon le revêtement avait sans doute été remplacé l’été d’avant ou l’autre avant celui-là.

    — Ouin, c’est comme dans toute, j’imagine. 

    — Pardon?

    — Les livres. Faut persévérer.

    — C’est sûr. 

    — Je dis ça, j’y connais rien, remarquez. 

    — Non, vous avez pas tort. 

    Y a fixé le plancher, là où se trouvait la flaque d’eau une minute plus tôt. 

    — Merci pour la piscine, en passant, qu’y a repris d’une voix trainante. 

    — De… de rien. 

    — Chaque année c’est la même affaire, je range les pelles, l’eau est verte, y est trop tard pour la récupérer. Je sais vraiment pas comment vous avez réussi votre coup, hein?

    La réponse à cette question-là me semblait trop niaiseuse pour la formuler à voix haute :

    — J’ai mis du… chlore?

    — Du chlore?

    — Ouin? Pis j’ai ajusté l’alcalinité?

    — La quoi?

    — Vous êtes pas écrivain, vous?

    — Ce mot-là…

    — Ça aide pour le pH.

    — Oh boy…

    Y a eu un autre moment de malaise. Notre conversation allait nulle part. 

    — C’est la combientième fois que vous venez ici? qu’y m’a demandé à la manière d’un actuaire à la retraite. 

    — Deux — trois fois, que j’ai hésité.

    — Vous trouvez ça comment?

    — La maison? C’est pas mal. Elle vous appartient? Je croyais que le propriétaire avait déménagé?

    — Déménagé? Et pour aller où?

    — J’en sais rien? Toronto?

    — Mmm… Pas fou… C’est joli, vous croyez? Ils appellent ça la Ville-Reine, à la radio. Ça peut pas être pire que Montréal. 

    — Je savais pas que les écrivains écoutaient les Amateurs de sports? que j’ai dit en songeant à l’expression préférée de Mario Langlois quand les Maple Leafs jouent en ville.

    — On est pas difficile, vous savez. Ça dépend de l’heure; la pression, l’humidité, tout ça.

    Ah bon? que je me suis retenu de répliquer, m’expliquant mal les propos incohérents de mon vis-à-vis.

    — Belle récolte de médailles, non?

    — Vous parlez de quoi? Les Olympiques?

    — L’athlétisme, entre autres. Super, hein?

    — C’est sûr. 

    Je me suis éloigné un peu. Pas que notre conversation m’ennuyait (quoique pour être tout à fait franc, j’avais la mâchoire qui élançait à force de me retenir de bâiller), mais plutôt parce que j’avais envie d’explorer le reste de l’étage. Y avait aucun meuble dans cette maison-là. À part la salle de bain équipée de bouteilles de shampoing et de serviettes, absolument rien. Aucune chaise, aucun matelas, pas le moindre coussin ni le plus petit ustensile qui aurait pu laisser présager que quelqu’un y habitait. Même pas un sacrament de magazine Ricardo. C’était propre, par ailleurs. Pas mal plus que chez moi, je peux vous le garantir. C’est sans doute à cause de ce léger détail que les questions ont commencé à affluer dans mon esprit. Je m’interrogeais sans trop le vouloir au sujet de la présence de cet écrivain raté là dans cette baraque gigantesque. Y commençait à être tard, je travaillais le lendemain, j’avais pas mal fait le tour du propriétaire; au pire je reviens demain, que je me suis dit. Ce Vincent Fournier-Boisvert, y avait pas l’air rancunier. Qu’on soit chez lui ou pas, y appellera pas la police pour se plaindre. Y m’apparaissait au premier coup d’œil plutôt sympathique. Déprimé, oui, mais pas méchant. Y verra sûrement pas d’inconvénient à ce que je revienne visiter son palace une fois ou deux d’ici la fin de semaine. J’avais déjà parcouru la moitié des marches menant au portique quand je l’ai entendu rouspéter :

    — Oh! vous allez pas partir comme ça, quand même?

    — Je… je peux revenir demain.

    — Demain… demain… qu’y a fait en feuilletant les pages d’un agenda invisible. Ouaip, c’est bon. Je devrais en avoir fini avec la description de mon personnage principal. Revenez demain, certainement. 

    C’est ce que j’ai fait. 

    Le lendemain, je suis rentré du travail vers cinq heures et j’ai pris une douche. Ma barbe pas rasée et cheveux longs me donnaient un air pouilleux, et j’entendais presque ma vieille débile de mère m’ordonner de les couper depuis sa tombe au cimetière de Saint-Hugues. J’avais pris du coffre depuis le début de l’été grâce au travail confié par le juge Malenfant; mes épaules et mes bras avaient désormais un côté irréductible Gaulois que je leur avais pas souvent vu. J’allais sûrement me recaser assez vite, que j’avais pensé en glissant mes verres de contact sur mes globes oculaires. J’ai enfourché mon bicycle et j’ai franchi la demi-douzaine de coins de rue qui me séparent du quartier des grosses sacoches. Vincent Fournier-Boisvert m’attendait dans une posture pareille à celle de la veille :

    — Y m’est arrivé un truc étrange, hein? Oh! mais où sont mes manières? Bonsoir, d’abord. Bonsoir. Eh bien… j’ai rêvé à vous. Vous étiez ici, dans la chambre. Je crois qu’y pleuvait, vous aviez les cheveux tout trempes. On a discuté un peu, et puis je me suis réveillé. 

    — Ouin… ça ressemble à quelque chose que j’ai vécu, à vrai dire.

    — Ah bon?

    — On a dû se croiser quelque part.

    — Bon, vous restez là à poireauter ou quoi?

    Un tic nerveux a dû soulever mes sourcils, y a aussitôt rajouté :

    — À moins que vous souffriez d’allergies?

    Sur une table fumait la chair rouge d’un énorme poisson rayé. Comment j’avais bien pu manquer ça? que je me suis demandé en m’approchant. L’odeur m’a aussitôt ouvert l’appétit. J’en ai coupé une part à l’aide d’un ustensile doré en forme de triangle et je l’ai déposée dans une assiette décorée d’une couronne. Le poisson a juste eu le temps de toucher l’assiette avant d’aboutir dans ma bouche. Sa chair était tendre, j’aurais juré qu’y sortait tout droit de l’océan. Je me souvenais pas avoir avalé un truc aussi bon.

    — Non, parce que moi, je peux pas. Ça provoque chez moi ce que les médecins appellent un choc anaphylactique. Un étouffement, pour le dire plus simplement! Mais allez-y, hein, ça fait plaisir!

    — C’est délicieux, monsieur Fournier-Boisvert.

    — Une recette spéciale de ma femme. D’ailleurs, vous l’auriez pas croisée en montant? 

    — Oui, elle partait pour l’épicerie. Y vous manque du lait, à ce qu’y parait.

    Mensonge éhonté, mais qu’aurais-je bien pu lui répondre?

    — Du lait? Vraiment? C’est sans doute pour se montrer bonne hôtesse. On est intolérants au lactose, ici. 

    — Dites, je veux pas vous embêter avec ça, mais vous voyez pas d’inconvénients à ce que je me baigne un peu avant de partir?

    Y avait fait particulièrement chaud, cette journée-là, et mon boss s’était arrangé pour qu’on sue notre vie sur le terrain de la veuve Park. J’avais noté en traversant la cour que les pastilles de chlore avaient achevé de produire leur effet dans la piscine. On voyait désormais le fond presque aussi clairement que Carey Price suivant la rondelle. Flairant l’entourloupe, Vincent Fournier-Boisvert a décroisé ses jambes et, pour la première fois depuis que je lui rendais visite, y s’est levé :

    — À l’épicerie, vous dites? Et pourquoi est-ce que j’aperçois la Porsche devant le garage, alors?

    — Écoutez, on se connait pas trop; on s’est vus deux fois, hier et aujourd’hui. Prenez-le pas mal, hein? mais voilà : y a rien, dans c’te maison-là. Pas de meuble, pas d’ordinateur. Aucun cadre au mur. Vous me semblez pas mal tout seul, en fait, et je voulais pas vous bousculer en vous apprenant la nouvelle. Je crois pas que vous soyez marié, monsieur Fournier-Boisvert. 

    Soulevant mes paumes l’une après l’autre comme les plateaux d’une balance, j’achevais d’étaler mes arguments lorsque la porte de la chambre s’est soudain ouverte. Deux garçons raides comme des repousses de pissenlit ont bondi dans la pièce pour aussitôt s’élancer au cou de leur père :

    — P’pa, devine quoi! Devine quoi!

    Ils tenaient chacun un Mr Freeze dégoulinant à la main. Un rouge et un bleu.

    — Bonsoir chéri, a fait à leur suite une grande brune à queue de cheval chaussée pour un défilé de mode. 

    — Du calme, les boys. Vous allez tacher le tapis. (Y avait pas de tapis nulle part, bien entendu…)

    — M’man nous a acheté une boite de Lego!

    — Deux boites, ostie d’épais! Pas juste une! Deux!

    Le plus jeune, soucieux de prouver ce qu’il avançait, a rebroussé chemin. (Les jouets devaient se trouver dans l’entrée.) C’est alors qu’y m’a aperçu :

    — C’est qui, lui?

    — Maxime. J’habite pas loin. 

    — Maxime. Il habite pas loin.

    Fournier-Boisvert a embrassé sa femme. Y a d’ailleurs dû se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres maquillées, ce qui a bien failli m’arracher un sourire. Puis les deux se sont servi du poisson à la longue table recouverte d’une nappe blanche. On entendait les enfants pousser des cris aigus dans le vestibule, suivis d’autres cris plus sourds et excités. Y a bientôt eu une flopée de gens qui ont envahi la place, et en moins de temps qu’y en faut pour siffler «fiesta en el playa», l’endroit avait pris des allures de dance floor de tout-inclus. Un vieil album de Dr Dre jouait via un système de son encastré dans le mur. J’avais une copie de cet album-là, dans le temps. J’avais failli effacer le ruban tellement je l’avais écouté. 

    Gros party, je vous dis. Ç’a fêté fort. Ma belle piscine au pH parfait servait de centre d’attraction, pis après avoir dansé un moment avec une rousse un peu bouboule j’ai décidé d’en profiter à mon tour. Y avait une fille pas mal à mon gout qui se baignait. Elle avait trente ans, travaillait comme hygiéniste dentaire chez Doyon-Laprise pis s’exerçait au paddle board la fin de semaine sur le Richelieu avec sa belle-sœur. L’alliance à son annulaire m’a pas empêché de lui caresser les mollets du bout de l’orteil dans la partie pas creuse de la piscine. Un type nous a rejoints, grand sec à lunettes — un musicien, si je me souviens bien —; on a fumé un joint pis pas longtemps après ça j’ai perdu la carte. 

    Je me suis réveillé à midi dans mon lit. J’avais un mal de bloc digne d’un dinosaure de Jurassic Park. J’ai pris une Tylenol pis j’ai tenté de joindre mon ex pour régler nos petits problèmes de garde partagée. Ç’a pas répondu. En fait, non seulement ç’a pas répondu, une voix préenregistrée m’a annoncé que le numéro que j’avais composé existait tout simplement pas. Bref. On était samedi, je suis sorti marcher un peu, je voulais m’acheter des céréales pis une boite de Kraft Dinner. J’avais pas mon gars cette fin de semaine là (c’est d’ailleurs pas mal le nœud du problème, je le vois seulement une fin de semaine par mois), mais je me disais que je pourrais en profiter pour lui acheter une boite de Lego. (La femme de Vincent Fournier-Boisvert m’avait inspiré, faut croire.) Histoire courte, cette fin de semaine là a filé en coup de vent. Je me suis promis de retourner chez l’écrivain dès le lundi, mais cette fois, pas en tant que persona non grata, plutôt — je prenais appui sur notre cuite de la veille pour affirmer ça — en tant qu’ami. 

    La journée a duré une éternité. Vous imaginez pas quelle surprise m’attendait au 18 rue des Lilas pour ma troisième visite en un mois. Madame Fournier-Boisvert (vous allez vite comprendre pourquoi je tais son prénom) occupait seule la chambre principale. Elle portait pas grand-chose — rien en tout cas pour me mettre à l’aise — pis ses roulades lascives dans le lit surgi de nulle part avaient absolument rien d’équivoque. J’ai pas résisté longtemps. À mi-chemin de notre empoignade animale, elle s’est permise de me rebaptiser :

    — Non, moi c’est Max, que j’ai tenté de la corriger, ébaubi. 

    — Oh! Vincent!

    Bref, drôle d’affaire, et qui allait pas se clarifier quand j’ai voulu me rhabiller.

    — Tu vas où? qu’elle m’a lancé, visiblement choquée. 

    — Ton… ton mari risque pas de nous surprendre?

    — Mon mari… J’aime ça! qu’elle a lâché, sourire aux lèvres.

    J’ai vite compris qu’y était pas question que je parte. Elle avait acheté des crevettes pour une armée («Ça fait une éternité, non? Dernière fois c’était au chalet à Montmagny…»), pis un vin d’Alsace pas piqué des vers. Les enfants sont rentrés après le souper, y avaient passé la journée chez un ami, Bastien Dandurand, dont les parents gèrent une clinique de liposuccion en plus d’une écurie de purs-sangs près de Saint-Bruno. Les deux pratiquent l’échangisme. Y se montrent heureusement pas trop insistants à ce sujet.

    — Pas de problème pour la nuit, que j’ai répondu aux suppliques amusées de madame Fournier-Boisvert après qu’on ait vidé la bouteille d’Albert Mann. 

    J’ai dû tomber comme une buche, Félix, le plus vieux, m’a tiré du lit à huit heures du matin :

    — Grouille, p’pa! Ma pratique de soccer commence dans quinze minutes!

    Wouah, que j’ai aussitôt regretté. Le soccer, c’est vraiment pas ma tasse de thé. Au moins le kid a un certain talent. Y a même compté un but sur une belle passe d’un gamin obèse aux enjambées étonnamment rapides sur le flanc gauche. Y gueulait comme un perdu sur le chemin du retour. J’ai attendu un feu rouge pour le rabrouer :

    — Ta yeule, câliss!

    — Mais p’pa! C’est la première fois que j’score! En plus tu m’avais promis une crème glacée si on gagnait!

    Chose promise, chose due. J’ai commandé une petite molle trempée dans le chocolat à la délicieuse serveuse du Shack Attack, le kid un glacier aux fraises. Je l’ai laissé galoper jusqu’à sa chambre en rentrant. J’espérais juste qu’y salisse pas trop la rampe d’escalier avec ses doigts tout collants, mais en même temps je m’en foutais pas mal.

    Y était 11h, le soleil tapait fort. Je regardais ma piscine, heureux comme un pape. 

    L’eau, y a pas à dire, avait encore profité de mes bons soins pour devenir aussi claire que de l’eau de roche. Le peuplier du voisin valsait au-dessus, ses feuilles se donnant la tag sous l’impulsion de la brise matinale.

    Tout ça, la maison, la femme, les flots, j’en revenais juste pas.

    Y avait peut-être bien quelque chose qui m’échappait, mais peu importe quoi, au fond. 

    Ce bonheur-là, quoi qu’on en pense, je l’avais bâti à la sueur de mon front. 

  • Chemin de croix (esquisse)

    décembre 6th, 2020

    Ce n’était pas le clou, non. Ce qui avait achevé de vaincre la patience du sergent, c’était l’odeur. 

    Le vieux curé empestait à dix pieds à la ronde. Pas moyen de l’éviter. Où qu’il se place, le pauvre Huis, l’écœurant parfum qui se dégageait du bonhomme Marsolet lui écorchait les narines.

    Elle avait amplement d’espace pour se répandre, pourtant : comment une odeur pouvait-elle s’incruster autant ? C’était comme si les replis de la soutane du curé cachaient un cadavre. 

    — Le troisième, bien sûr, répéta Huis pour la forme. Il vous manque le troisième tableau. J’ai tout noté, monsieur Marsolet. Je vous fais signe aussitôt que j’ai du nouveau. 

    — Jésus condamné par le Sanhédrin ! Vous l’avez écrit, ça ?

    — Pardon ?

    — Le titre du tableau ! C’est un chemin de croix, pour l’amour ! Il nous en reste treize, mais habituellement un chemin de croix est constitué de quatorze tableaux ! Comment allez-vous le retrouver si vous ignorez le titre exact de celui qui nous manque ? Vous croyez que les voleurs vont vous le télégraphier, peut-être ?

    — … le Sanhédrin, très bien.

    — Avec un h, hein ! Montrez, voir… Oui, c’est cela. Vous…

    … pouah! Mais qu’est-ce qu’il a mangé ?

    — … je connais, oui. Ma grand-mère nous emmenait à l’église quand j’étais petit.

    … et crois-moi, vieux débile, si le curé de Val-Comeau avait eu ton haleine, jamais j’aurais accepté d’y remettre les pieds…

    Le clou délesté de son cadre ne payait pas de mine, c’est vrai. Surtout que la peinture derrière était tout écaillée. Mais de là à accaparer un policier durant pas loin d’une heure… Huis commençait à penser que le vieux se payait sa tête. D’autant plus qu’il n’avait découvert aucun signe d’entrée par effraction, que le curé lui avait carrément avoué la visite récente du directeur de la curie, et qu’un des mandats de ce directeur consistait justement à inspecter le chemin de croix en vue d’une éventuelle restauration. 

    Non, cette déposition finirait dans le bac à recyclage, regrettait le sergent en retenant son souffle. 

    — Donnez-moi le numéro de téléphone de monsieur Boyer, je vais explorer cette piste-là. Ensuite, pardonnez-moi, mais je vais devoir vous quitter. Noël approche. C’est toujours une période très occupée au poste. C’est pas une grosse ville, Saint-Hyacinthe, mais chaque année c’est la même histoire, on dirait que les fous se synchronisent tous sur le même canal en même temps…

    — Pour la millième fois, jeune homme, Boyer a rien à voir là-dedans ! Vous faites semblant de m’écouter, ou quoi ?

    L’haleine pestilentielle du vieux Marsolet, son attitude, ses épaisses lunettes en broche qui lui grossissaient les yeux ; Huis en avait assez. Il avait déjà entrepris de traverser la rangée de bancs pour rejoindre le portique lorsqu’il s’est soudain arrêté. 

    Une petite tache avait attiré son regard. 

    Près du confessionnal : quelqu’un avait tracé une croix sur le plancher.

    Une croix avec du sang. 

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