J’ai pas tendance à suer.
J’ai les mains moites, parfois. Quand j’écris une scène tendue. La bouche pâteuse, aussi. La faute au café. Mais suer? Pas vraiment. Du moins, avant.
Pas qu’y ait un après. Mais bon. Y s’est bel et bien passé de quoi. Je sue pas, non. C’est autre chose. Le stylo me glisse des doigts. J’ai parfois l’impression que quelqu’un le tient pour moi.
Et pis oui, y a des gouttes qui me tombent du nez. Ça arrive. Surtout la nuit. Ça atterrit sur la feuille, ça dilue l’encre. Les phrases deviennent floues, je perds le rythme — j’oublie le sens des mots.
Tout ça pour dire qu’y faudra pas m’en vouloir si certains détails de ce que je m’apprête à vous raconter paraissent un brin nébuleux. Je fais mon possible. J’écris à la chandelle. J’économise mes forces.
Pier-Xavier Carpentier, j’avais déjà trois romans à mon actif quand je l’ai rencontré.
Ça se passait dans un café sur Mondor, à Saint-Hyacinthe, à deux minutes à pied du parc Casimir-Dessaulles.
Je planchais sur un chapitre un peu compliqué quand j’ai aperçu ce gars-là assis dans un coin, casquette des Devils du New Jersey rabattue sur la tête, le cou tatoué, la shape d’un ado qui aurait eu une poussée de croissance précoce.
Y avait un livre à la main. Le genre avec une couverture en cuir pis des lettres dorées sur la tranche.
J’ai penché la tête. Le Horla, de Maupassant. Ça me disait de quoi. C’était pas celui où?…
Je suis retourné à mon texte. Y me manquait un qualificatif pour bien définir mon personnage. J’avais beau me creuser les méninges, j’arrivais à rien. J’ai soudain senti une présence derrière moi. C’était lui. Pier-Xavier. Y était penché au-dessus de ma chaise.
— Essaye «aristocratique», man. D’après-moi ça fite.
Aristocratique. Comme dans «digne d’un aristocrate».
Ben oui. Ça fitait.
Y m’a fait une drôle d’impression. Je voyais pas ses yeux tellement y étaient cernés. Sa bouche était étrange, on aurait dit un trait de marqueur rouge sur un tableau blanc.
— Merci, que j’ai dit. Pis toi, qu’est-ce tu lis?
— Bah… Une vieille affaire. Je savais pas quoi choisir à T.A.-St-Germain.
La bibliothèque municipale.
On s’est mis à jaser. Je lui ai avoué que j’étais écrivain. Que j’avais publié trois romans qui avaient pas vraiment marché, mais que j’avais bon espoir que le quatrième, sur lequel j’étais en train de travailler, aurait davantage de succès.
Par politesse, je lui ai ensuite posé quelques questions à propos de lui, ç’a eu l’air de le déranger, y a redirigé la conversation vers mes projets.
— Le puits, Engrenage pis Symphonie mortelle, tes trois livres, hein? C’est des bons titres, pourtant. C’est plate que ç’ait pas pogné.
— Ben plate, ouin. Mais bon.
J’ai évoqué cette rencontre le soir même avec ma femme:
— Ouin, je sais pas, Vincent. J’étais pas là. Y était peut-être bizarre, mais tu te plains tout le temps que personne s’intéresse à c’que tu fais, faque…
— Non, j’sais, t’as raison…
Marie-Élène avait cuisiné des abats avec des frites. On a pas tout mangé. Par contre on a fini la bouteille de rouge.
— Tiens, encore toé! que Pier-Xavier m’a fait, le lendemain.
Y était assis à la même table près des toilettes. Y sirotait un restant de café. Je me suis commandé un latté.
Petite parenthèse, ici. L’échange que je vais tenter de résumer va sans doute paraître décousu. J’y vais de mémoire. Je gratte dans mes souvenirs. J’avais toutes sortes de préoccupations à ce moment-là. Ça me démangeait pas encore, mais y avait un début de quelque chose qui faisait en sorte que je me sentais pas bien.
J’avais enfilé une chemise Jack & Jones dont j’ai dû rouler pis dérouler les manches une bonne dizaine de fois pendant qu’on parlait. Je réfléchissais. Je m’étais jamais vraiment posé de question avant ça. À propos de l’écriture, je veux dire. Ça me venait naturellement, comme le vélo pour certains ou la flûte traversière pour d’autres. Le commentaire de Pier-Xavier, y m’a fait ni chaud ni froid. Mais y a dû trouver un moyen de se faufiler en-dedans de moi, parce qu’à partir de là, j’ai eu l’impression que quelque chose rampait sous ma peau.
— Ouin, c’est ça, je suis retourné à T.A.-St-Germain hier, qu’y m’a dit. J’ai emprunté ton dernier roman. Symphonie mortelle. C’est vraiment pas bon, hein?
Y affichait encore cet espèce de regard flou qui flottait au-dessus de son blouson noir. Comme je disais, ce qu’y m’a dit m’a pas dérangé. J’étais perdu dans mes pensées. Mais sa remarque a quand même réussi à faire en sorte qu’une espèce de parasite — à défaut de trouver un meilleur terme — s’était accrochée à moi.
— Ah, que j’ai répondu.
Y a souri. Enfin, pas vraiment. Ses lèvres se sont étirées. Y tapotait la couverture d’un cahier de notes avec son ongle. Y l’a ouvert.
— Ouin, non. C’est pas bon. Faque je me suis amusé un peu. J’ai réécrit la première page. Lis ça, tranquille. Si t’aimes ça, fais-moi signe.
J’ai fait comme y m’a dit de faire. J’ai lu ce qu’y avait écrit. Les bras se sont mis à sérieusement me démanger.
Fallait que je regarde la vérité en face; si je m’étais jamais demandé pourquoi ou pour qui j’écrivais, lui s’était sérieusement posé la question.
Pas seulement ça, y avait trouvé la réponse. Y écrivait pour le lecteur.
J’avais mollement commencé mon histoire — je le savais, mais bon, j’avais rien trouvé de mieux. Sous la plume de Pier-Xavier, Symphonie mortelle débutait désormais sur les chapeaux de roues. On était accroché à l’intrigue dès le premier paragraphe. Le personnage principal s’incarnait, son némésis aussi; on aurait dit qu’y prenaient vie sous mes yeux.
— Pour le fun, tu… tu peux-tu essayer la même affaire avec ce chapitre-là?
Je lui ai tendu une liasse de pages tirées du manuscrit sur lequel je trimais. Y m’est revenu avec son petit cahier noir environ une demi-heure plus tard. Dans la rue, un soleil radieux éclairait les vitres givrées des chars. Un itinérant quêtait en face du Fréquences. Pauvre gars.
— Dis, Vincent, c’est ton nouveau roman qui traine sur le comptoir? que Marie-Élène m’a demandé quand est venu le temps de se mettre au lit ce soir-là.
Ça sentait l’ail pis les tomates dans la maison. On avait commencé à regarder un vieux film avec Gary Oldman, mais je m’étais endormi, épuisé.
— Euh… oui?
— Ben wow, hein! C’est vraiment excellent! T’as travaillé en maudit! J’ai hâte de lire la suite!
En douze ans de vie commune, c’était la première fois qu’elle se montrait aussi enthousiaste face à mon travail. Dommage que ce venait pas de moi…
— Ah… merci.
J’ai attendu qu’elle ronfle pis je suis monté dans mon bureau, où j’ai gribouillé jusqu’à minuit. Je tentais de continuer mon histoire dans la même veine que ce qu’avait entamé Pier-Xavier. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit-là: des gens que je fréquentais plus reprenaient contact avec moi; leurs visages avaient changé, ainsi que leur voix.
Pier-Xavier a pas aimé ce que j’avais écrit. Y s’est d’ailleurs pas gêné pour me le faire savoir:
— Pourri.
— Ah? Tant que ça?
— Ton enquêteur, là… T’en dis trop. Y est où le mystère? Pis l’assassin? Voyons, on le devine dès le début!…
— Ah bon?
— C’est ton premier jet, la pile de papiers, là?
— Mon deuxième, ouin?
— Regarde, donne-moé quelques jours. Je vais te pondre de quoi…
Quelques jours pour réécrire un roman sur lequel je me pétais les yeux depuis plus de deux ans! Franchement!
Ça lui a pris 48 heures. Son manuscrit tenait sur trois cent et quelques pages recto-verso qu’y avait assemblées dans un cartable à anneaux noir. C’était dactylographié. Pas imprimé. Dactylographié.
Je l’ai présenté à Marie-Élène. Sa première réaction a été de me demander pourquoi j’avais opté pour ce médium-là plutôt que de passer chez Bureau en gros comme d’habitude. J’ai patiné. Je voulais avoir son avis franchement, sans qu’elle sache que c’était quelqu’un d’autre qui l’avait écrit.
— Ben c’est ça, tu vois… Je pensais que la machine à écrire ferait plus «authentique», plus «écrivain». Je la laisse dans le char, j’ai tapé ça au café, je voulais pas te déranger avec le bruit…
Ouf, elle a mordu à l’hameçon. Elle a lu le manuscrit en une soirée:
— Wow, Vince! C’est… C’est fou raide, ton histoire! J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai pas été capable de la lâcher! Bravo, Vince! Bravo! Magnifique!
J’avais pas d’autre choix que d’être d’accord avec elle. Le roman dont Pier-Xavier avait accouché était cent fois meilleur que tout ce que j’avais pu produire jusque-là.
J’aurais dû me réjouir d’avoir un manuscrit aussi fort entre les mains. Pier-Xavier, après tout, m’avait pas plus demandé d’être cité comme auteur qu’y avait évoqué une quelconque rémunération. Y m’avait assuré qu’y s’agissait d’un cadeau. D’un présent pour souligner notre amitié.
J’étais quand même embêté. D’une part, c’est vrai qu’y s’était inspiré de mes idées, de mes personnages, de mon intrigue. D’autre part, j’avais absolument rien à voir avec le résultat final. C’était ce grand tatoué-là — Pier-Xavier — qui en était le seul et unique auteur. J’aurais pu présenter son travail comme étant le mien — y m’en avait donné la permission, après tout. Mais ç’aurait en quelque sorte constitué une fraude. J’aurais manqué de transparence envers mes lecteurs.
Le dilemme me paraissait insoluble. Assez en tout cas pour aggraver mon eczéma. J’ai voulu revoir Pier-Xavier afin de sonder son opinion. Je me disais qu’y pourrait m’aider à trancher. Je suis donc retourné au café.
Il y était pas. Ni le lendemain, d’ailleurs. Ni aucun des jours suivants.
Non seulement ça, personne dans le café se souvenait de lui. Ni la serveuse, ni la propriétaire, ni aucun des clients réguliers. C’était comme s’y était jamais passé là.
J’ai fait des recherches. Pier-Xavier Carpentier. Aucune trace de lui sur Google. Je suis tombé sur un paquet de dérivés — Pier-Olivier, Pier-Alexandre —, mais personne avec exactement ce nom-là.
Les démangeaisons, rendu là, avait grugé ma patience. J’ai agi sur un coup de tête. J’ai envoyé le roman à mon éditeur.
Bonne décision, que je me suis dit — surtout en voyant sa réaction, dithyrambique.
Son courriel avait pour titre: «Du génie!». C’était, selon lui, rien de moins qu’un chef-d’oeuvre. Un futur best-seller. Un possible prix Goncourt. Le roman a atterri sur les tablettes un mois plus tard. Et la réponse du public a été immédiate.
On a dû le réimprimer trois fois. Chaque fois avec un tirage plus élevé. J’aurais dû me réjouir, bien sûr, mais ma santé — ma santé continuait de me jouer des tours. J’avais chaud, j’avais soif, je buvais, je buvais. De l’eau, du thé. De l’alcool. Ça me faisait rien.
Je me grattais au sang — et quand je me grattais pas, j’avais la vessie qui me tirait vers le bas.
J’ai développé une étrange allergie aux rayons du soleil, aussi, ce qui m’a peu à peu poussé à m’enfermer dans mon bureau. Je devais, ça tombait bien, produire la suite de mon roman à succès. Un an, comme ça. Le roman écrit par Pier-Xavier avait eu le temps d’être traduit en treize langues, dont le roumain, que je soupçonnais pas d’être aussi compliqué; la suite avançait pas. Je chiffonnais des dizaines de pages par jour, rien de ce que je couchais sur le papier me plaisait.
Marie-Élène m’apportait des rafraîchissements. Rien d’épicé, des nouilles, du riz. La constipation s’est installée — j’ignore pourquoi. J’écrivais, je jetais. J’arrivais à rien. Mes personnages piétinaient. Mon intrigue tournait en rond.
Je me souviens que j’ai perdu un ongle un matin à force de gratter ma peau. Et le même jour — ou peut-être le suivant, je m’en souviens pas —, y a eu du bruit en bas.
J’ai d’abord cru à un chat. J’ai tassé l’épaisse couverture que j’avais accrochée devant la fenêtre et j’ai jeté un oeil dehors. À part un violent spasme oculaire, j’ai rien récolté de la manoeuvre.
Le bruit s’est à nouveau manifesté. Un cri de chat qu’on étrangle. De chats au pluriel, pour être précis.
Je suis descendu. La porte d’entrée battait au vent. Y avait de la neige dans le portique; la lumière du jour jouait du marteau piqueur sur mon crâne. J’ai crié. Pas de réponse. Où donc était Marie-Élène?
J’ai fermé la porte et je suis revenu dans la cuisine. Y avait Pier-Xavier près de l’évier. Vêtu de sa casquette des Devils du New Jersey.
Y m’a regardé. Et pis y m’a souri. J’ai aperçu ses dents — je l’ai avais pas vues avant. Drôles de canines.
Ensuite, je sais pas. Mes sphincters se sont relâchés. Ma vessie s’est vidée. J’ai senti que je perdais l’équilibre. Y m’a pris dans ses bras. Y m’a dit de me calmer, que ça prendrait juste quelques secondes, qu’on ramasserait après. Le soleil, dans la maison, le soleil…
Je me suis réveillé dans mon lit, la tête pilonnée par une atroce migraine. Marie-Élène est apparue. Elle avait dû manquer de sommeil, elle avait la face blanche comme un drap. Elle m’a tendu un verre de jus. Du jus de framboise, à en juger par la couleur. La boisson m’a tout de suite remis sur pied.
Combien de temps j’avais dormi? Qu’est-ce qui s’était passé, coudonc? Et où était Pier-Xavier?
Elle a balayé mes questions du revers de la main. Elle avait une bonne nouvelle à m’annoncer. Mon roman, celui que j’avais faussement publié sous mon nom, y allait être adapté chez Duceppe. On parlait de Guy Nadon et de Karine Vanasse dans les rôles principaux. Mise en scène par Serge Denoncourt. Musique d’Alexandra Stréliski.
Bonne nouvelle, en effet. Excellente, même…
Tout ça pour dire que j’ai décidé de lâcher le stylo. J’ai trouvé une dactylo dans le grenier. J’écrivais à la main; je vais désormais taper directement sur cette vieille machine-là.
Je sue, oui. J’ai pas le choix de l’admettre. Ça me pique. Le sang coule de mon front, des grosses gouttes rouges, ça tache les pages, je dois tout le temps recommencer. La dactylo va me permettre d’économiser du temps.
J’ai par ailleurs accouché dernièrement de la suite de mon roman. J’en suis pas mal fier. Mon éditeur est aux anges. Tellement qu’y m’a confié les clés de son chalet dans les Laurentides. Louis Morissette a acheté les droits du roman. Ça va sortir cet été. On est super contents, Marie-Élène pis moi.
La seule chose qui me chicote, c’est que j’ai parfois l’impression, comme je l’expliquais au début, de pas être tout à fait honnête.
Je peux me tromper, mais on dirait que c’est plus vraiment moi qui s’exprime à travers mes histoires. Comme si quelqu’un — Pier-Xavier, pour pas le nommer — avait pris possession de mon corps. Qu’y communiquait à travers moi.
Je devrais sans doute avoir des scrupules. Sentir que je manque de transparence. Que je mens au lecteur.
Mais bon. Je me suis tellement gratté, j’ai tellement sué. Je me regarde dans le miroir tous les matins. Y reste pu rien.