Pourquoi la patate me pompe? que je me suis dâabord demandĂ©.
Jâen Ă©tais pas Ă mon premier mauvais coup, pourtant. La passe du dĂ©panneur sur Cascades avait Ă©tĂ© pas mal plus stressante. Je parle de la fois oĂč les policiers avaient fini par me ramasser en dessous du pont Barsalou aprĂšs que jâaie traversĂ© le bas de la ville quasiment rien que sur une jambe.
Cent fois plus intense, cette fois-lĂ . Le cĆur avait failli mâarracher.
JâĂ©tais stressĂ©, nâempĂȘche. Aucune raison. Jâavais pas pantoute lâintention de pĂ©nĂ©trer dans la maison. Jâavais juste prĂ©vu me promener un peu dans la cour. Rien de criminel, quoi. Dâailleurs, encore aujourdâhui, jâignore ce qui a bien pu me pousser vers cette maison-lĂ en particulier. Une prĂ©monition? CâĂ©tait loin dâĂȘtre la plus grosse cabane du quartier, en fait. Ni mĂȘme la plus intĂ©ressante. Celle de lâentrepreneur-Ă©lectricien logĂ© trois numĂ©ros de porte plus haut la surpassait largement, autant en superficie quâen hauteur. (Et que dire de sa vue sur la montagneâŠ) Mais bon, appelez ça lâintuition, un sixiĂšme sens, peu importe, câest sur la 18 (et non la 21) rue des Lilas que mon esprit embrumĂ© avait jetĂ© son dĂ©volu. Et ça depuis deux bonnes semaines dĂ©jĂ .
Oh! craignez pas, jâavais tentĂ© de me raisonner :
â Max, cibole⊠LĂąche le morceau! que je mâĂ©tais dit.
Ou ben :
â Pense Ă ton gars, criss! Tu veux pas y refaire vivre ce quây vient de vivre!
CâĂ©tait plus fort que moi. Pis jâavais pas prĂ©vu de passer Ă lâintĂ©rieur, je vous lâai dit. Juste de me balader dans la cour.
Depuis le dĂ©but du mois dâaoĂ»t que jâavais dans lâidĂ©e de sauter par-dessus sa belle clĂŽture en bois pour mâallonger sur le trottoir de sa piscine. Mon boss de chez AmĂ©nagement Lebeau, pendant quâon arrachait les mauvaises herbes chez la vieille Park (son mari avait fait fortune chez les crosseurs de SNC Lavalin avant de crever dans les bras de la gardienne), mon boss, donc, ignorait tout de mes projets nocturnes. Câest finalement un samedi soir, les mains noires pis les genoux en compote, que je me suis dĂ©cidĂ© Ă passer Ă lâacte.
On vit rien quâune fois, right?
Jâai enfourchĂ© le CCM de mon ancien coloc pis jâai gravi la cĂŽte jusquâĂ la rue des Lilas. Le loquet de la clĂŽture Ă©tait pas barrĂ©. Le gazon avait pas Ă©tĂ© tondu depuis un mois, y mâarrivait aux mollets. La piscine, contrairement Ă ce que jâavais imaginĂ©, avait Ă peu prĂšs la couleur dâun bol de jello aux kiwis, pis le propriĂ©taire, probablement parti en quatriĂšme vitesse par la 417, avait mĂȘme pas pris la peine de ranger le puisard dans le cabanon au fond de la cour. Je me suis quand mĂȘme trempĂ© les orteils. Mes oignons me faisaient atrocement souffrir, mais au moins lâeau brouillĂ©e les tenait au frais. Ătant donnĂ© la canicule qui achevait, la tempĂ©rature sâavĂ©rait idĂ©ale.
Jâai poussĂ© un soupir de satisfaction. Profiter de la cour arriĂšre dâun plein aux as quand au moins trois cents pages du Code pĂ©nal vous lâinterdisent, croyez-moi, ça remonte le moral. Jâavais pas trop le goĂ»t de plonger le reste de mon corps dans lâeau, par contre â Ă cause de la quantitĂ© dâalgues. Et surtout pas mon moineau poilu sur lequel je venais Ă peine de dĂ©couvrir un troisiĂšme condylome. Jâai remballĂ© le tout et je me suis attelĂ© Ă percer le secret du cabanon.
Serrure Facto. Une affaire de rien. Des meubles y avaient Ă©tĂ© entreposĂ©s : une demi-douzaine de fauteuils Adirondack, Ă peu prĂšs autant de chaises en PVC et une table Ă jardin avec un parasol pliĂ© dans le coin. Le filtreur se cachait lĂ aussi, Ă cĂŽtĂ© dâune pompe Novajet couverte de toiles dâaraignĂ©es.
Je mây connais un peu en piscine, ma grand-mĂšre possĂ©dait une quinze pieds quand jâĂ©tais petit. Jâai positionnĂ© la manivelle du filtreur en mode filtration (je sais, jâaurais dĂ» faire un backwash en premierâŠ) pis jâai allumĂ© la pompe. Y avait des rondelles de chlore qui trainaient dans une chaudiĂšre, je les ai lancĂ©es dans lâĂ©tang qui venait de prendre vie en me disant que lâeau pourrait pas faire autrement que dâavoir changĂ© de couleur Ă mon retour.
Jâavais pas tort. Le surlendemain, elle avait virĂ© au blanc. Je me suis baignĂ©. Au complet, cette fois. Et tout nu, aprĂšs avoir pris bien soin de pisser sur lâhĂ©mĂ©rocalle en fleurs Ă cĂŽtĂ© du bassin.
Ăa faisait tellement du bien, cette baignade-lĂ . Je me sentais comme un poisson dans lâeau. Comme un nageur olympique aprĂšs une victoire facile face au Mexique. Jâavais lâimpression, câest pas compliquĂ©, de renaĂźtre.
CâĂ©tait ma deuxiĂšme visite, donc. Le temps a filĂ© en un Ă©clair. Minuit a sonnĂ©, y a eu une sirĂšne au loin, un vieux rĂ©flexe mâa poussĂ© hors de lâeau et mâa fait enfilĂ© mon jeans et mon t-shirt de Marineland comme si ma vie en dĂ©pendait. Y Ă©tait pas question que je retourne en dedans. Je mâinquiĂ©tais pour rien, remarquez. La police a dâautres chats Ă fouetter que de pourchasser des types dont le seul crime consiste Ă avoir profitĂ© dâun petit bain de minuit chez un inconnu. Mon ex avait laissĂ© un de ses interminables messages sur ma boite vocale faque jâavais plus ou moins le cĆur Ă la fĂȘte. Anyway, lâĂ©tĂ© achevait, je me disais quây a juste les fous qui changent pas dâidĂ©es pis que si je voulais entrer dans la maison avant que la pancarte de Vendirect.ca plantĂ©e en face se fasse remplacer par celle pas mal plus efficace de Mathieu CarriĂšre de chez Re/Max, jâavais intĂ©rĂȘt Ă me dĂ©niaiser. Jâavais spottĂ© une des fenĂȘtres du sous-sol comme possible point dâentrĂ©e; le 3 septembre Ă 10 h jâai ramenĂ© une crow bar de mon appartement pis jâai entrepris de dĂ©monter le mĂ©canisme qui la retenait fermĂ©e.
Du bas de gamme de chez Rona, encore une fois.
Un pet.
Le sous-sol. Wow. CâĂ©tait vide, mais bon, y avait encore la prise pour la tĂ©lĂ© murale (un monstre, de toute Ă©vidence), en mĂȘme temps que les marques sur le tapis de ce qui avait pas pu ĂȘtre autre chose quâun canapĂ© gĂ©ant pis une table de billard. Y mouillait Ă siaux ce soir-lĂ . Jâai fait semblant dâenvoyer la noire dans le coin pis je suis montĂ© au rez-de-chaussĂ©e Ă la recherche de quelque chose pour me sĂ©cher les cheveux.
Grosse cabane, je vous lâai dit. Planchers en noyer, comptoirs en quartz, lustres dorĂ©s. Je sais pas ce que Mathieu CarriĂšre fabriquait, mais y Ă©tait en train de rater toute une opportunitĂ©. Pas de serviettes nulle part. Ni de sĂšche-cheveux, Ă©videmment. Câest quand je suis entrĂ© dans la chambre principale que je lâai vu. Brun, nĂ©gligĂ©, des lunettes aussi dĂ©modĂ©es que ses vĂȘtements; y avait le dos appuyĂ© au mur pis les jambes pliĂ©es devant lui, la tĂȘte penchĂ©e par en avant comme sây venait de perdre son chien dans une bouche dâĂ©goĂ»t.
â Allo? que jâai fait dâune voix pas trop forte.
Y avait mon Ăąge. Quarante ans, Ă peu prĂšs. Ses petites lĂšvres coincĂ©es ont tracĂ© une drĂŽle de moue qui exprimait pas tant la surprise que le simple souhait malheureusement pas exaucĂ© de pas ĂȘtre dĂ©rangĂ©.
â ZâĂȘtes qui? que je lui ai demandĂ© pour meubler la conversation.
â Vincent Fournier-Boisvert, quây mâa rĂ©pondu.
Jâai un peu hĂ©sitĂ©. Jâavais lu ce nom-lĂ quelque part, mais je me souvenais plus trop oĂč.
â Vous faites quoi? que jâai enchaĂźnĂ© tandis quâune flaque dâeau se formait sur le bois franc.
â Je suis Ă©crivain.
En plein ça! que je me suis dit en me frappant le front dâune paume imaginaire.
Jâavais vu le livre de ce type-lĂ trainer chez mon ex la semaine dâavant en allant reconduire mon gars. Jâaurais pas pu dire si câĂ©tait un bon livre (je lis pas, anyway), mais le titre, avec ses lettres verticales sur fond de ferme, avait attirĂ© mon attention. Mon ex possĂšde tellement de livres, je lui ai pas demandĂ© son avis, çâaurait Ă©tĂ© une perte de temps.
â Non, je veux dire ici?
Vincent Fournier-Boisvert mâa regardĂ© comme si je venais de le questionner Ă propos des origines de la vie sur Terre.
â Pourriez pas Ă©ponger un peu votre dĂ©gĂąt? quây mâa rĂ©pondu en pointant du menton la porte de la salle de bain.
Y avait lĂ bizarrement tout un assortiment de produits nettoyants et de serviettes de bain. Jâen ai choisi une pas trop sale pis jâai essuyĂ© lâeau que jâavais rĂ©pandue par terre.
Lorsque je me suis retournĂ©, Vincent Fournier-Boisvert, plutĂŽt que dâĂȘtre appuyĂ© contre le mur comme tantĂŽt, avait adoptĂ© la position assis en tailleur des moines tibĂ©tains au bord de la lĂ©vitation.
â Ăa va? que je me suis informĂ©, question de valider mon hypothĂšse.
â BahâŠ
Y avait plus lâair dâun alcoolique dans un village inuit que dâun partisan du DalaĂŻ-Lama, Ă vrai dire, et jâai pensĂ© quâune biĂšre mâaurait pas dĂ©rangĂ© moi non plus. Y avait sans doute rien Ă boire dans la maison et jâavais pas envie de pĂ©daler jusquâĂ lâĂ©picerie en bas de la cĂŽte, jâai donc rien dit.
â Vous ĂȘtes auteur, non?
Y a paru se remplumer un peu.
â Oui, vousâŠ
â Le puits. Mon ex lâa achetĂ©.
â Je vois.
â Je lâai pas lu, dĂ©solĂ©.
â Non, bien sĂ»r.
â Ăa marche, votre affaire?
â Mmm⊠quây sâest contentĂ© de rĂ©pondre.
Y sâest aussitĂŽt replongĂ© dans ses pensĂ©es, son monosourcil enfoui dans sa paume et le menton nerveux. Dehors, le vent sâĂ©tait mis Ă cogner contre la fenĂȘtre. Jâai eu une pensĂ©e pour le toit de la maison; une peur diffuse de me ramasser avec un autre dĂ©gĂąt dâeau si la pluie venait Ă sâintensifier mâa gagnĂ©, avant de sâĂ©vanouir aussitĂŽt. Je venais de me rappeler que cette cabane-lĂ mâappartenait pas, pis que de toute façon le revĂȘtement avait sans doute Ă©tĂ© remplacĂ© lâĂ©tĂ© dâavant ou lâautre avant celui-lĂ .
â Ouin, câest comme dans toute, jâimagine.
â Pardon?
â Les livres. Faut persĂ©vĂ©rer.
â Câest sĂ»r.
â Je dis ça, jây connais rien, remarquez.
â Non, vous avez pas tort.
Y a fixĂ© le plancher, lĂ oĂč se trouvait la flaque dâeau une minute plus tĂŽt.
â Merci pour la piscine, en passant, quây a repris dâune voix trainante.
â De⊠de rien.
â Chaque annĂ©e câest la mĂȘme affaire, je range les pelles, lâeau est verte, y est trop tard pour la rĂ©cupĂ©rer. Je sais vraiment pas comment vous avez rĂ©ussi votre coup, hein?
La réponse à cette question-là me semblait trop niaiseuse pour la formuler à voix haute :
â Jâai mis du⊠chlore?
â Du chlore?
â Ouin? Pis jâai ajustĂ© lâalcalinitĂ©?
â La quoi?
â Vous ĂȘtes pas Ă©crivain, vous?
â Ce mot-lĂ âŠ
â Ăa aide pour le pH.
â Oh boyâŠ
Y a eu un autre moment de malaise. Notre conversation allait nulle part.
â Câest la combientiĂšme fois que vous venez ici? quây mâa demandĂ© Ă la maniĂšre dâun actuaire Ă la retraite.
â Deux â trois fois, que jâai hĂ©sitĂ©.
â Vous trouvez ça comment?
â La maison? Câest pas mal. Elle vous appartient? Je croyais que le propriĂ©taire avait dĂ©mĂ©nagĂ©?
â DĂ©mĂ©nagĂ©? Et pour aller oĂč?
â Jâen sais rien? Toronto?
â Mmm⊠Pas fou⊠Câest joli, vous croyez? Ils appellent ça la Ville-Reine, Ă la radio. Ăa peut pas ĂȘtre pire que MontrĂ©al.
â Je savais pas que les Ă©crivains Ă©coutaient les Amateurs de sports? que jâai dit en songeant Ă lâexpression prĂ©fĂ©rĂ©e de Mario Langlois quand les Maple Leafs jouent en ville.
â On est pas difficile, vous savez. Ăa dĂ©pend de lâheure; la pression, lâhumiditĂ©, tout ça.
Ah bon? que je me suis retenu de rĂ©pliquer, mâexpliquant mal les propos incohĂ©rents de mon vis-Ă -vis.
â Belle rĂ©colte de mĂ©dailles, non?
â Vous parlez de quoi? Les Olympiques?
â LâathlĂ©tisme, entre autres. Super, hein?
â Câest sĂ»r.
Je me suis Ă©loignĂ© un peu. Pas que notre conversation mâennuyait (quoique pour ĂȘtre tout Ă fait franc, jâavais la mĂąchoire qui Ă©lançait Ă force de me retenir de bĂąiller), mais plutĂŽt parce que jâavais envie dâexplorer le reste de lâĂ©tage. Y avait aucun meuble dans cette maison-lĂ . Ă part la salle de bain Ă©quipĂ©e de bouteilles de shampoing et de serviettes, absolument rien. Aucune chaise, aucun matelas, pas le moindre coussin ni le plus petit ustensile qui aurait pu laisser prĂ©sager que quelquâun y habitait. MĂȘme pas un sacrament de magazine Ricardo. CâĂ©tait propre, par ailleurs. Pas mal plus que chez moi, je peux vous le garantir. Câest sans doute Ă cause de ce lĂ©ger dĂ©tail que les questions ont commencĂ© Ă affluer dans mon esprit. Je mâinterrogeais sans trop le vouloir au sujet de la prĂ©sence de cet Ă©crivain ratĂ© lĂ dans cette baraque gigantesque. Y commençait Ă ĂȘtre tard, je travaillais le lendemain, jâavais pas mal fait le tour du propriĂ©taire; au pire je reviens demain, que je me suis dit. Ce Vincent Fournier-Boisvert, y avait pas lâair rancunier. Quâon soit chez lui ou pas, y appellera pas la police pour se plaindre. Y mâapparaissait au premier coup dâĆil plutĂŽt sympathique. DĂ©primĂ©, oui, mais pas mĂ©chant. Y verra sĂ»rement pas dâinconvĂ©nient Ă ce que je revienne visiter son palace une fois ou deux dâici la fin de semaine. Jâavais dĂ©jĂ parcouru la moitiĂ© des marches menant au portique quand je lâai entendu rouspĂ©ter :
â Oh! vous allez pas partir comme ça, quand mĂȘme?
â Je⊠je peux revenir demain.
â Demain⊠demain⊠quây a fait en feuilletant les pages dâun agenda invisible. Ouaip, câest bon. Je devrais en avoir fini avec la description de mon personnage principal. Revenez demain, certainement.
Câest ce que jâai fait.
Le lendemain, je suis rentrĂ© du travail vers cinq heures et jâai pris une douche. Ma barbe pas rasĂ©e et cheveux longs me donnaient un air pouilleux, et jâentendais presque ma vieille dĂ©bile de mĂšre mâordonner de les couper depuis sa tombe au cimetiĂšre de Saint-Hugues. Jâavais pris du coffre depuis le dĂ©but de lâĂ©tĂ© grĂące au travail confiĂ© par le juge Malenfant; mes Ă©paules et mes bras avaient dĂ©sormais un cĂŽtĂ© irrĂ©ductible Gaulois que je leur avais pas souvent vu. Jâallais sĂ»rement me recaser assez vite, que jâavais pensĂ© en glissant mes verres de contact sur mes globes oculaires. Jâai enfourchĂ© mon bicycle et jâai franchi la demi-douzaine de coins de rue qui me sĂ©parent du quartier des grosses sacoches. Vincent Fournier-Boisvert mâattendait dans une posture pareille Ă celle de la veille :
â Y mâest arrivĂ© un truc Ă©trange, hein? Oh! mais oĂč sont mes maniĂšres? Bonsoir, dâabord. Bonsoir. Eh bien⊠jâai rĂȘvĂ© Ă vous. Vous Ă©tiez ici, dans la chambre. Je crois quây pleuvait, vous aviez les cheveux tout trempes. On a discutĂ© un peu, et puis je me suis rĂ©veillĂ©.
â Ouin⊠ça ressemble Ă quelque chose que jâai vĂ©cu, Ă vrai dire.
â Ah bon?
â On a dĂ» se croiser quelque part.
â Bon, vous restez lĂ Ă poireauter ou quoi?
Un tic nerveux a dû soulever mes sourcils, y a aussitÎt rajouté :
â Ă moins que vous souffriez dâallergies?
Sur une table fumait la chair rouge dâun Ă©norme poisson rayĂ©. Comment jâavais bien pu manquer ça? que je me suis demandĂ© en mâapprochant. Lâodeur mâa aussitĂŽt ouvert lâappĂ©tit. Jâen ai coupĂ© une part Ă lâaide dâun ustensile dorĂ© en forme de triangle et je lâai dĂ©posĂ©e dans une assiette dĂ©corĂ©e dâune couronne. Le poisson a juste eu le temps de toucher lâassiette avant dâaboutir dans ma bouche. Sa chair Ă©tait tendre, jâaurais jurĂ© quây sortait tout droit de lâocĂ©an. Je me souvenais pas avoir avalĂ© un truc aussi bon.
â Non, parce que moi, je peux pas. Ăa provoque chez moi ce que les mĂ©decins appellent un choc anaphylactique. Un Ă©touffement, pour le dire plus simplement! Mais allez-y, hein, ça fait plaisir!
â Câest dĂ©licieux, monsieur Fournier-Boisvert.
â Une recette spĂ©ciale de ma femme. Dâailleurs, vous lâauriez pas croisĂ©e en montant?
â Oui, elle partait pour lâĂ©picerie. Y vous manque du lait, Ă ce quây parait.
Mensonge Ă©hontĂ©, mais quâaurais-je bien pu lui rĂ©pondre?
â Du lait? Vraiment? Câest sans doute pour se montrer bonne hĂŽtesse. On est intolĂ©rants au lactose, ici.
â Dites, je veux pas vous embĂȘter avec ça, mais vous voyez pas dâinconvĂ©nients Ă ce que je me baigne un peu avant de partir?
Y avait fait particuliĂšrement chaud, cette journĂ©e-lĂ , et mon boss sâĂ©tait arrangĂ© pour quâon sue notre vie sur le terrain de la veuve Park. Jâavais notĂ© en traversant la cour que les pastilles de chlore avaient achevĂ© de produire leur effet dans la piscine. On voyait dĂ©sormais le fond presque aussi clairement que Carey Price suivant la rondelle. Flairant lâentourloupe, Vincent Fournier-Boisvert a dĂ©croisĂ© ses jambes et, pour la premiĂšre fois depuis que je lui rendais visite, y sâest levĂ© :
â Ă lâĂ©picerie, vous dites? Et pourquoi est-ce que jâaperçois la Porsche devant le garage, alors?
â Ăcoutez, on se connait pas trop; on sâest vus deux fois, hier et aujourdâhui. Prenez-le pas mal, hein? mais voilĂ : y a rien, dans câte maison-lĂ . Pas de meuble, pas dâordinateur. Aucun cadre au mur. Vous me semblez pas mal tout seul, en fait, et je voulais pas vous bousculer en vous apprenant la nouvelle. Je crois pas que vous soyez mariĂ©, monsieur Fournier-Boisvert.
Soulevant mes paumes lâune aprĂšs lâautre comme les plateaux dâune balance, jâachevais dâĂ©taler mes arguments lorsque la porte de la chambre sâest soudain ouverte. Deux garçons raides comme des repousses de pissenlit ont bondi dans la piĂšce pour aussitĂŽt sâĂ©lancer au cou de leur pĂšre :
â Pâpa, devine quoi! Devine quoi!
Ils tenaient chacun un Mr Freeze dégoulinant à la main. Un rouge et un bleu.
â Bonsoir chĂ©ri, a fait Ă leur suite une grande brune Ă queue de cheval chaussĂ©e pour un dĂ©filĂ© de mode.
â Du calme, les boys. Vous allez tacher le tapis. (Y avait pas de tapis nulle part, bien entenduâŠ)
â Mâman nous a achetĂ© une boite de Lego!
â Deux boites, ostie dâĂ©pais! Pas juste une! Deux!
Le plus jeune, soucieux de prouver ce quâil avançait, a rebroussĂ© chemin. (Les jouets devaient se trouver dans lâentrĂ©e.) Câest alors quây mâa aperçu :
â Câest qui, lui?
â Maxime. Jâhabite pas loin.
â Maxime. Il habite pas loin.
Fournier-Boisvert a embrassĂ© sa femme. Y a dâailleurs dĂ» se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre ses lĂšvres maquillĂ©es, ce qui a bien failli mâarracher un sourire. Puis les deux se sont servi du poisson Ă la longue table recouverte dâune nappe blanche. On entendait les enfants pousser des cris aigus dans le vestibule, suivis dâautres cris plus sourds et excitĂ©s. Y a bientĂŽt eu une flopĂ©e de gens qui ont envahi la place, et en moins de temps quây en faut pour siffler «fiesta en el playa», lâendroit avait pris des allures de dance floor de tout-inclus. Un vieil album de Dr Dre jouait via un systĂšme de son encastrĂ© dans le mur. Jâavais une copie de cet album-lĂ , dans le temps. Jâavais failli effacer le ruban tellement je lâavais Ă©coutĂ©.
Gros party, je vous dis. Ăâa fĂȘtĂ© fort. Ma belle piscine au pH parfait servait de centre dâattraction, pis aprĂšs avoir dansĂ© un moment avec une rousse un peu bouboule jâai dĂ©cidĂ© dâen profiter Ă mon tour. Y avait une fille pas mal Ă mon gout qui se baignait. Elle avait trente ans, travaillait comme hygiĂ©niste dentaire chez Doyon-Laprise pis sâexerçait au paddle board la fin de semaine sur le Richelieu avec sa belle-sĆur. Lâalliance Ă son annulaire mâa pas empĂȘchĂ© de lui caresser les mollets du bout de lâorteil dans la partie pas creuse de la piscine. Un type nous a rejoints, grand sec Ă lunettes â un musicien, si je me souviens bien â; on a fumĂ© un joint pis pas longtemps aprĂšs ça jâai perdu la carte.
Je me suis rĂ©veillĂ© Ă midi dans mon lit. Jâavais un mal de bloc digne dâun dinosaure de Jurassic Park. Jâai pris une Tylenol pis jâai tentĂ© de joindre mon ex pour rĂ©gler nos petits problĂšmes de garde partagĂ©e. Ăâa pas rĂ©pondu. En fait, non seulement çâa pas rĂ©pondu, une voix prĂ©enregistrĂ©e mâa annoncĂ© que le numĂ©ro que jâavais composĂ© existait tout simplement pas. Bref. On Ă©tait samedi, je suis sorti marcher un peu, je voulais mâacheter des cĂ©rĂ©ales pis une boite de Kraft Dinner. Jâavais pas mon gars cette fin de semaine lĂ (câest dâailleurs pas mal le nĆud du problĂšme, je le vois seulement une fin de semaine par mois), mais je me disais que je pourrais en profiter pour lui acheter une boite de Lego. (La femme de Vincent Fournier-Boisvert mâavait inspirĂ©, faut croire.) Histoire courte, cette fin de semaine lĂ a filĂ© en coup de vent. Je me suis promis de retourner chez lâĂ©crivain dĂšs le lundi, mais cette fois, pas en tant que persona non grata, plutĂŽt â je prenais appui sur notre cuite de la veille pour affirmer ça â en tant quâami.
La journĂ©e a durĂ© une Ă©ternitĂ©. Vous imaginez pas quelle surprise mâattendait au 18 rue des Lilas pour ma troisiĂšme visite en un mois. Madame Fournier-Boisvert (vous allez vite comprendre pourquoi je tais son prĂ©nom) occupait seule la chambre principale. Elle portait pas grand-chose â rien en tout cas pour me mettre Ă lâaise â pis ses roulades lascives dans le lit surgi de nulle part avaient absolument rien dâĂ©quivoque. Jâai pas rĂ©sistĂ© longtemps. Ă mi-chemin de notre empoignade animale, elle sâest permise de me rebaptiser :
â Non, moi câest Max, que jâai tentĂ© de la corriger, Ă©baubi.
â Oh! Vincent!
Bref, drĂŽle dâaffaire, et qui allait pas se clarifier quand jâai voulu me rhabiller.
â Tu vas oĂč? quâelle mâa lancĂ©, visiblement choquĂ©e.
â Ton⊠ton mari risque pas de nous surprendre?
â Mon mari⊠Jâaime ça! quâelle a lĂąchĂ©, sourire aux lĂšvres.
Jâai vite compris quây Ă©tait pas question que je parte. Elle avait achetĂ© des crevettes pour une armĂ©e («Ăa fait une Ă©ternitĂ©, non? DerniĂšre fois câĂ©tait au chalet Ă MontmagnyâŠÂ»), pis un vin dâAlsace pas piquĂ© des vers. Les enfants sont rentrĂ©s aprĂšs le souper, y avaient passĂ© la journĂ©e chez un ami, Bastien Dandurand, dont les parents gĂšrent une clinique de liposuccion en plus dâune Ă©curie de purs-sangs prĂšs de Saint-Bruno. Les deux pratiquent lâĂ©changisme. Y se montrent heureusement pas trop insistants Ă ce sujet.
â Pas de problĂšme pour la nuit, que jâai rĂ©pondu aux suppliques amusĂ©es de madame Fournier-Boisvert aprĂšs quâon ait vidĂ© la bouteille dâAlbert Mann.
Jâai dĂ» tomber comme une buche, FĂ©lix, le plus vieux, mâa tirĂ© du lit Ă huit heures du matin :
â Grouille, pâpa! Ma pratique de soccer commence dans quinze minutes!
Wouah, que jâai aussitĂŽt regrettĂ©. Le soccer, câest vraiment pas ma tasse de thĂ©. Au moins le kid a un certain talent. Y a mĂȘme comptĂ© un but sur une belle passe dâun gamin obĂšse aux enjambĂ©es Ă©tonnamment rapides sur le flanc gauche. Y gueulait comme un perdu sur le chemin du retour. Jâai attendu un feu rouge pour le rabrouer :
â Ta yeule, cĂąliss!
â Mais pâpa! Câest la premiĂšre fois que jâscore! En plus tu mâavais promis une crĂšme glacĂ©e si on gagnait!
Chose promise, chose due. Jâai commandĂ© une petite molle trempĂ©e dans le chocolat Ă la dĂ©licieuse serveuse du Shack Attack, le kid un glacier aux fraises. Je lâai laissĂ© galoper jusquâĂ sa chambre en rentrant. JâespĂ©rais juste quây salisse pas trop la rampe dâescalier avec ses doigts tout collants, mais en mĂȘme temps je mâen foutais pas mal.
Y était 11h, le soleil tapait fort. Je regardais ma piscine, heureux comme un pape.
Lâeau, y a pas Ă dire, avait encore profitĂ© de mes bons soins pour devenir aussi claire que de lâeau de roche. Le peuplier du voisin valsait au-dessus, ses feuilles se donnant la tag sous lâimpulsion de la brise matinale.
Tout ça, la maison, la femme, les flots, jâen revenais juste pas.
Y avait peut-ĂȘtre bien quelque chose qui mâĂ©chappait, mais peu importe quoi, au fond.
Ce bonheur-lĂ , quoi quâon en pense, je lâavais bĂąti Ă la sueur de mon front.
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