Antimoine⁠

J’ai toujours haï mon nom. Godeline. Un nom à coucher dehors, vieux comme la misère pis plein de vert-de-gris. 

Y me roule dans la bouche, ce nom-là. Trop de syllabes. Trop de lettres pas belles. Je grimace juste à le prononcer. 

Une chose que je me suis toujours promise : mon nom va mourir avec moi. Pas question que je le transmette à qui que ce soit, un enfant, une petite-fille ou une arrière-grande-fille sortie de je sais pas où. Après ce que vient de me raconter ma mère, au chevet de qui j’ai passé la soirée, je suis encore plus déterminée à emporter cet affreux prénom dans ma tombe. 

Godeline. Yark. 

Ma mère m’a attribué ce prénom-là en l’honneur de sa propre mère à elle, Godeline première, aussi connue sous le nom de Godeline Fortin, décédée peu de temps avant ma naissance des suites de complications tragiques qui ont jeté le discrédit sur notre famille. Ça, je savais ça. C’est le reste de l’histoire — pis les circonstances l’entourant — que je viens d’apprendre. 

Attendez un peu, j’hésite encore, je digère l’information; je me demande si je fais bien de vous raconter cette affreuse histoire-là à mon tour. 

Ma mère, cinquante-six ans, est atteinte d’un cancer du sein qu’elle refuse de traiter. Elle m’a fait traverser le Canada d’ouest en est dans l’unique but de se confier à moi, espérant sans doute que son état lui attire ma sympathie pis que j’accepte, étant donné le peu de temps qu’y lui reste, de veiller sur elle pis de lui pardonner ce qu’elle a fait. 

On va voir pour ce qui est de la veiller. Mon employeur, Suncor énergie, m’a généreusement accordé un mois de congé pour prendre soin d’elle. J’ai du temps devant moi. Pis pas grand-chose à faire, c’est vrai. Je vais y penser. 

Pour ce qui est de lui pardonner, ça m’étonnerait. Surtout après ce que je viens d’apprendre. 

Bon. J’hésitais, comme je disais, mais le temps est mauvais. Presque autant que lors de cette soirée où cette histoire — l’histoire de ma mère — a commencé. Je suis coincée entre les murs miteux de cette même chambre, dans la même maison, dans la même ville où ça s’est déroulé (j’entends par là la maison familiale); aussi bien m’assoir pis décanter le tout, non? Ça peut juste me faire du bien, je crois. Raconter l’affreuse suite d’événements qui a mené à ma naissance pis aux mensonges répétés auxquels j’ai été confrontée peut juste m’aider à grandir. Au mieux, partager les horreurs que vient de déverser sur moi ma mère mourante me permettra d’y mettre de l’ordre pis de mieux la comprendre. Au pire, je vais tester l’étanchéité de ma santé mentale. 

Allons-y, donc. 

Je viens de passer le cap de la vingtaine. On est à l’automne 2020. L’histoire de ma mère a débuté en octobre 1999, alors qu’elle s’apprêtait à fêter son trente-quatrième anniversaire pis elle pis mon père leur douzième anniversaire de mariage. C’était un soir venteux — je l’ai déjà dit —, un soir où tout laissait présager l’orage : les arbres qui penchent, le ciel bas, les cris assourdis des oiseaux dans les cèdres pis les eaux noires pis houleuses du fleuve que ma mère traversait aux alentours de 18 h en direction de Saint-Hyacinthe via le pont Pierre-Laporte. 

Elle pis mon père habitaient à l’époque un minuscule appartement trois pièces dans le quartier Limoilou à Québec, appartement que leurs maigres revenus — elle était traductrice pigiste, mon père s’était parti un atelier d’ébénisterie avec des amis —, appartement que leurs maigres revenus, donc, leur permettaient à peine de se payer. 

Elle avait pas pris de valise, comptant retourner chez elle durant la nuit, pis avait vite vite embrassé mon père avant de s’engouffrer dans la Civic rouillée qu’y avaient achetée usagée deux années auparavant. Le trafic aidant, elle est arrivée dans la technopole agroalimentaire du Québec un peu après 21 h, pas mal plus tard que ce qu’elle avait prévu, pis surtout sans s’être le moins du monde annoncée ni avoir pris le temps de téléphoner en chemin. 

Mon grand-père — son père à elle, donc — l’attendait pas. La position dans laquelle elle l’a trouvé lui a paru d’autant plus étrange. Elle a rien dit, elle a retiré son manteau et l’a accroché dans la garde-robe que cachait et que cache encore la vieille porte en bois du vestibule. Elle a retiré ses bottes, toujours sans prononcer le moindre mot, a défait son foulard et laissé tomber ses longs cheveux auburn sur ses épaules cintrées avant de s’avancer pour rejoindre l’endroit sur le tapis où son père, contrairement à toute logique, se berçait. 

Iiiiii… faisait le mécanisme mal huilé de la chaise — et ce son, lugubre, semblait vouloir ramper sur les murs comme une marée de fantômes en déroute. 

Elle s’est efforcée de sourire pis elle a salué son père. 

Y ventait fort (je me répète, je sais), ç’avait peut-être forcé son père, fuyant les courants d’air, à prendre place à cet endroit inusité au pied de l’escalier. Elle tâchait de pas s’attarder à l’impression qu’y se dégageait de lui dans sa vieille chaise brune, c’est-à-dire celle de carrément garder,un peu comme un chien, l’accès aux chambres du haut. 

— Salut Catherine, qu’y lui a répondu, ajoutant, sans décoller ses paumes calleuses des accoudoirs, quel bon vent t’amène?

Son front plissé que surmontait encore à l’époque une mince frange de cheveux blonds trahissait son embarras. Y portait un vieux jeans sale pis une chemise épaisse à moitié entrouverte sur son torse. Y avait encore sa cicatrice sous le menton. Elle l’aurait reconnu dans la plus compacte des foules.

«Fais tellement longtemps, tu donnes jamais de nouvelles, t’aurais pu appeler, qu’est-ce qu’y te prend de débarquer de même, sans t’annoncer!?», sous-entendait sa question. 

Qu’est-ce qui l’amenait? Le vent, oui. Mais encore. Elle a décidé de se montrer honnête :

— J’avais besoin de te parler. 

— Mmm… que s’est contenté de répondre son père. 

Y a levé la tête pour l’observer. Son visage s’est détendu; elle avait elle-même pas trop changé, elle portait encore ses habituels pantalons en coton remontés sur sa taille, un tricot trop grand aux mailles un poil trop lâches, pis le grain de beauté qui lui décorait la joue, près des bouclettes qui dardaient son oreille rose, ce rassurant grain de beauté était toujours là. Elle avait pris une ride ou deux — juste le début d’une sagesse durement acquise qui fusait au coin de ses yeux —, mais sinon, c’était bien sa Catherine. Son unique fille. 

— Maman est pas là? qu’elle a demandé en jetant un œil sur le corridor obscur en haut de l’escalier. 

Elle avait posé la question par principe. Elle se doutait que sa mère y était pas. Ça puait tellement dans la maison; depuis combien de temps son père négligeait-il de sortir les poubelles, de prendre sa douche pis de laver les toilettes? Le plancher était sale, des moutons de poussière couraient dans les coins, des toiles grisâtres pendaient au plafond. Sa dernière visite remontait à tellement longtemps, Godeline première avait amplement eu le temps de déguerpir, c’est sûr. Grand bien lui fasse, que ma mère songeait, allant même jusqu’à lui accorder à l’avance sa bénédiction. Le divorce de ses parents était une chose inéluctable; elle souhaitait simplement que ma grand-mère se soit déniché un endroit pas trop cher, et propre, où terminer sa vie sans trop de déchirements. 

— Elle dort, qu’a répondu son père, toujours fermement vissé à sa chaise. 

Y transpirait le mensonge, le vieux Benoit Fortin. Elle l’a pas relevé, s’est plutôt contentée de hausser les épaules :

— Ah bon. 

Elle avait froid. Elle avait pas soupé. Le tristounet muffin aux bleuets qu’elle avait emporté pour la route s’était depuis longtemps dissous dans son estomac. Pis cette maison-là, la maison de son enfance qu’elle était presque parvenue à oublier au cours des quatre dernières années, elle lui donnait le cafard. Les bourrasques qui s’écrasaient sur la façade est soulevaient le clabord. On aurait dit qu’un fantôme (le fantôme de qui, au juste?) tentait de s’infiltrer par les fenêtres qui ornaient les pignons. Les arbres claquaient — l’érable dans lequel pourrissaient les restes de la cabane qu’avaient construite ses frères pis elle y avait de ça des décennies, notamment, pis l’unique lampadaire de la rue jetait par les rideaux encrassés du rez-de-chaussée un éclairage morose sur les vieux meubles entassés au salon. 

Elle avait envie de donner un coup de balai, d’ouvrir les fenêtres pis de conclure ce grand ménage imposé par un petit snack improvisé, mais elle savait qu’un tel sans-gêne choquerait son père, pis que de toute manière elle trouverait rien d’appétissant à se mettre sous la dent dans le frigo ronflant de la cuisine. 

Non, mieux valait en finir. Jouer cartes sur table pis repartir de là aussitôt son affaire réglée. Elle était pas venue pour faire trainer les choses :

— Pas grave si elle dort, p’pa. Je peux quand même monter l’embrasser, hein? 

— T’es là à cause de la dernière fois, c’est ça? Tu me crois toujours pas? Tu cherches la chicane?

Elle a croisé les bras sur sa poitrine. Son sourire devait pointer vers le bas : elle a tenté de le corriger. Le froid, dans cette maison, était mordant. Elle sentait ses poils se hérisser sous son tricot. Et pis ce vent… Quand est-ce que ç’allait enfin tomber? qu’elle se demandait. Quand est-ce que la pluie pis les orages emporteraient ailleurs l’horrible sensation d’étouffement dans laquelle cette visite la plongeait?

Son père bloquait les marches, mais y bloquait pas le thermostat. Elle aurait pu tourner la roulette vitrée question de chasser un peu l’humidité. Elle l’a pas fait. Son père venait en quelque sorte de lancer les hostilités, elle allait quand même pas le laisser prendre l’avantage du terrain aussi facilement: 

— Non, p’pa. Je viens pas pour ça. Je viens pour te voir. Pis pour voir maman. Ça fait longtemps. Je passais dans le coin. Je voulais prendre de vos nouvelles. 

— Tu passais dans le coin… Premièrement, Godeline, c’est pas ta mère. Pis moi, ben je suis pas ton père. Je t’ai tout réexpliqué ça la dernière fois, Catherine. Recommence pas à t’obstiner, OK? Je suis tanné. Je suis fatigué. Pis là, ben Godeline dort. Tu veux quand même pas qu’on la réveille parce qu’on parle trop fort, hein?

Cette dernière remarque est parvenue à redonner le sourire à ma mère. Elle s’est frotté les épaules pis elle a tangué un peu sur ses pieds, revigorée par la tournure que prenait leur échange :

— Arrête un peu, p’pa. (Son sourire avait quelque chose de méchant, elle le sentait; elle pouvait pas empêcher ses traits de se déformer.) Moi pis mes frères on a pas été adoptés. On sait tous les deux que c’est faux pis on sait aussi pourquoi tu t’es cru obligé d’inventer cette niaiserie-là. Ç’a pas pris la dernière fois, ça prendra pas plus aujourd’hui. Maintenant, tasse-toi, s’il te plait. Je veux voir maman. 

Des craquements se sont fait entendre. Le «Iiiii…» de tantôt, comme si les murs voulaient participer à la conversation; son père faisait aller sa chaise berçante sans s’arrêter, espérant peut-être que ça lui permette de s’envoler loin de là; ma mère a pris une grande respiration (l’odeur nauséabonde qui flottait dans la maison lui chatouillait les narines) pis elle a relancé son père, aussi muet qu’une carpe : 

— Allez. Tasse-toi, je t’en prie. 

Les deux savaient pertinemment que Godeline dormait pas dans la chambre. Y restait à découvrir qui céderait en premier. Ma mère croyait avoir l’avantage. Elle se trompait. 

— Non, qu’a marmonné le vieux Benoit Fortin entre ses dents amochées. Tu monteras pas. 

Ma mère a senti les muscles de son cou se raidir. 

«Tu monteras pas…» 

Pas «Tu la dérangeras pas» ni «T’iras pas la voir». 

Non. «Tu monteras pas.» 

Elle était pas encore venue à bout de son adversaire, mais y lui avait tout de même concédé un avantage. Celui de reconnaitre ses forces. Son intelligence. Elle avait pour sa part sous-estimé sa préparation, mais au moins les deux s’affrontaient-ils désormais à armes égales. 

— Ben sûr, qu’on vous a adoptés, toi, Maxime pis Jean-François! Tu t’rappelles pas d’la fois où on vous a envoyés passer l’été chez votre tante à Lanoraie? T’avais sept ans. Tu voulais pas y aller. On voulait que tu t’occupes de ton frère, vous avez passé votre temps à vous chicaner… 

— Je m’en souviens très bien. Un été de marde. Y avait rien à faire. Aucun jeu. C’était plate à mort. Qu’est-ce que t’essaies de me dire? Que c’est à ce moment-là que vous avez adopté Jean-François? C’est ridicule, p’pa. Vous nous avez peut-être envoyés moisir chez tante Roro pour cacher votre petit jeu, mais je me rappelle parfaitement de la bedaine de m’man avant qu’on parte. Je me souviens aussi de ses maux de cœur pis de la difficulté qu’elle avait à monter l’escalier. Arrête ton cinéma, OK? Ça prend plus. 

— Un leurre, tout ça! Un leurre! On vous a envoyés chez Rosalie parce que les gens de l’adoption voulaient qu’on soit seuls avec le bébé lors de son arrivée à la maison. Le reste, c’était du théâtre, comme tu dis. Ta mère s’attachait des oreillers à la taille, elle faisait semblant de manquer de souffle, de vomir, d’être étourdie. Tout ça était faux, Catherine! Faux!

— Voyons, p’pa…

— Je suis pas ton père, criss! Quand est-ce que tu vas comprendre?

Benoit avait jappé cette dernière phrase-là, si bien qu’elle a reculé d’un pas pour se permettre de réfléchir. Y faisait pitié, son père, tout dépenaillé dans sa chemise froissée pis ses jeans couverts de taches de bouffe. Un filet de sueur perlait sur son front, elle s’est demandé s’y avait pas perdu quelques dents depuis leur dernière rencontre. Elle aurait pu l’attaquer sur plusieurs fronts à la fois, la négligence dont y faisait manifestement preuve envers lui-même pis envers la maison, notamment; elle savait ce qu’y avait derrière la tête, elle a donc décidé autrement. Encore une fois, elle était pas venue pour jouer aux fous, encore moins pour perdre son temps. Elle a décidé de lui concéder cette bataille inutile : 

— On a été adoptés, ben sûr. Ça me va, hein? Pis tu vas me dire que c’est à cause de ça que Jean-François, Maxime pis moi on a tous les trois décidé de rompre les liens avec toi pis m’man, j’imagine?

Son père a repris son balancement. «Iiii…», faisait la chaise (ou peut-être le son provenait-il d’en haut, des fenêtres? Le vent soufflait tellement fort…). Sa main gauche restait cramponnée à son accoudoir. L’autre a disparu dans sa manche dont y s’est servi pour s’éponger le front. 

— Pour toi, je sais pas. Mais pour tes frères, c’est en plein ça. Y nous en voulaient de leur avoir caché leur origine — y nous en veulent encore, à moi pis à ta mère. Y nous parlent plus. Tant pis pour eux, hein!

Oui, trois dents, a remarqué ma mère sans le dire. Deux canines pis une incisive. Son père se brossait visiblement plus les dents. Elle a senti son propre sourire vaciller. Peu importe la nature de leur relation pis ce que son père essayait d’en tirer, elle était encore très attachée à cet homme qui avait tant fait pour elle durant son enfance. Le voir dans cet état-là l’attristait au plus haut point. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Elle devait se reprendre, pis vite à part ça.

— M’man est pas en haut. Laisse-moi monter, OK?

Cette fois, plutôt que d’aboyer, son père l’a regardée dans les yeux. Lui aussi avait les paupières humides. Y se mordait les lèvres comme si un sérum de vérité risquait de s’y égoutter. 

— Qu’est-ce qui t’intéresse tant que ça, en haut, ma p’tite Catherine? J’te dis que ta mère dort, dérange-la pas, OK?

— C’est ma mère, ou pas? Parce que tu viens tout juste d’affirmer le contraire, là… Tu te mêles dans tes menteries, p’pa. Laisse-moi monter deux secondes, OK?

— Ça marche toujours pas, entre toi pis Barry? Pourquoi vous…

— Laisse mon mari en dehors de ça!

— …pourquoi vous faites pas comme nous, tiens? Y doit ben avoir un service d’adoption, à Québec? Vous seriez heureux, y a pas de doute. Regarde, moi pis ta mère…

— Arrête! J’ai pas été adoptée!

Elle a plaqué une main sur sa bouche. Elle avait crié. Ç’avait été plus fort qu’elle, comme si… comme si elle s’attendait pas à perdre le contrôle aussi facilement. Elle aurait pourtant dû prévoir que son père s’en prendrait à son couple. Quatre ans qu’y s’étaient pas vus, c’était une carte facile. Elle avait espéré que les problèmes d’infertilité qu’elle avait malencontreusement abordés la dernière fois se soient effacés de son esprit. C’était sans compter sur la perspicacité paternelle, ben sûr. Y avait deviné le but de sa visite, pis y était déterminé à l’empêcher de l’atteindre. Elle s’est efforcée de se calmer, a pris trois grandes respirations pis a laissé tomber ses bras le long de son corps pour dégager sa poitrine encombrée. 

— T’as peut-être faim, hein? J’ai un restant de spag, si tu veux. C’est dans le frigo. Sers-toi. 

La simple mention du frigo dégueulasse lui levait le cœur. Elle a à nouveau attrapé ses épaules du bout des doigts afin de reprendre contenance. Son père se balançait plus. Y savourait la petite victoire qu’y venait de remporter. 

— Pis qu’est-ce qu’y a dans ta sauce? Les petites épices secrètes de maman? Un ou deux ingrédients interdits, aussi? 

— Catherine…

— Je sais parfaitement ce que vous cachez en haut, p’pa. Je sais ce qu’y a dans votre armoire, je sais ce que contiennent vos fioles pis vos bocaux, pis je sais exactement à quoi y servent. Je sais tout, tu vois!

— Tu sais rien, Catherine….

— On vous entendait, hein! Le soir, le premier vendredi du mois! Vous aviez beau vous cacher, on vous entendait, moi pis mes frères! C’est pour ça qu’on est partis, d’ailleurs! Quand on a compris ce que vous fabriquiez dans votre chambre, derrière votre porte fermée, on a déguerpi! Les cris, p’pa, les cris horribles que vous poussiez… Je suis restée un peu plus longtemps que mes frères, mais c’est juste parce que je suis conne! J’aurais dû vous dénoncer! Je l’ai pas fait! Là, c’est mon tour, tu vois? Mon tour! Pis y a rien que tu puisses dire qui va m’en empêcher!

Elle s’était avancée pour poser ses paumes sur les accoudoirs. Son père tremblait. Y avait maigri, depuis le temps. Affreusement maigri. Ma mère a jamais été particulièrement imposante (elle est plutôt bâtie sur un frame de chat, à vrai dire, d’autant plus maintenant, sur son lit de mourante), mais ce soir-là, avec la colère pis la fatigue qui tendaient ses muscles, elle avait réussi à effrayer son père. Y bougeait plus du tout, donc. Le «Iiiiii…» de la chaise s’est néanmoins fait entendre. Elle a grimacé. Les fantômes lui parlaient. Elle était pas censée s’en prendre à lui, ben sûr. Sa visite était censée se dérouler dans le calme pis le respect. Sous le signe la réconciliation. Elle était venue pour le convaincre, pas pour se battre avec lui. 

— Elle est plus ici, m’man! Arrête de mentir! Elle est partie ça fait longtemps! Mais je sais qu’elle t’en a laissé! Je sais qu’y te reste du médicament, en haut! Je le sens, p’pa! Je sens son odeur! C’était pareil à l’époque! Ça flotte dans la maison comme une tache de sang sur une robe de mariée!…

— Je t’en supplie, Catherine… Peu importe…

Y s’était mis à hoqueter. Y avait peur d’elle, ça se voyait. Peur qu’elle monte s’emparer de son précieux butin. 

— Tasse-toi!

— Non, fais-le pas! Peu importe ce que t’espères que ça t’apporte, ça vaut pas la peine! Y est là, en plus! Y est venu. Y est dans la chambre. Y s’est incrusté, y reste là. Depuis que ta mère est… Enfin… J’t’en prie, Catherine — ma belle fille, ma fille adorée… Si tu m’aimes un peu, si t’as encore le moindre respect pour moi, monte pas. Retourne chez toi, à Québec. Retourne auprès de Barry. C’est un bon gars, un travaillant, y a pas à être mêlé à tout ça…

Barry, encore… La première mention de son mari avait jeté le feu aux poudres, cette fois ma mère a carrément explosé :

— Ta gueule! Ta gueule, p’pa! J’ai le droit, moi aussi! Si toi pis m’man l’avez utilisé, je peux aussi! On le mérite, moi pis Barry! On s’aime, lui pis moi, peux-tu comprendre ça? On est pas comme toi pis m’man! On s’aime vraiment, nous deux! Pis t’es jaloux de ça!

— Oh!… si tu savais, Catherine… Si tu savais comme je l’ai aimée, ta mère… Va-t’en, OK? Y est pas trop tard. Retourne chez toi… 

Elle l’a poussé. Son père. Elle en pouvait plus. Elle a tassé sa chaise et a plaqué sa tête contre une moulure au mur. Y a eu un affreux «ploc», suivi d’un glaçant cri de douleur. Elle a bondi sur la première marche. Son père pleurait. Elle a enjambé sa silhouette tordue pour s’accrocher à la rambarde, après quoi elle a foncé vers la chambre principale. 

Son père en bas des marches bougeait plus, elle s’en sacrait.

Elle a poussé la porte, pour aussitôt s’arrêter.

Y était là, c’est vrai. Elle a eu un frisson en le voyant. Moi-même j’ai eu peur quand elle me l’a décrit, y a de ça quelques heures à peine. Y était là, sur le lit. Y l’attendait. Que son père ait dit la vérité, pour une fois, lui a soudain paru la chose la plus anodine qui soit. Pourtant, cette créature-là, assise jambes croisées sur l’édredon préféré de sa mère, c’était carrément impossible à avaler. Ses yeux refusaient d’y croire. Elle a secoué la tête comme pour se réveiller d’un mauvais rêve. Rien à faire. Elle a fermé les paupières pour la forme. Le personnage assis sur le lit avait ben sûr pas disparu quand elle les a rouvertes. 

Y la regardait avec un petit sourire de personnage de bande dessinée. Y aurait d’ailleurs très bien pu jaillir de la plume d’un bédéiste, ce personnage-là. Minuscule pantalon rayé, chapeau rouge vissé sur sa tête difforme, fleur purulente et nauséabonde insérée dans la poche de sa chemise bourgogne, bras trop longs pour son torse chétif, toute sa physionomie hallucinée criait au cauchemar. C’était pourtant bel et bien un être vivant. Un être de chair et d’os. 

Elle a fait craquer son cou en guise de soumission. C’était le diable, ni plus ni moins. Le personnage en face d’elle. Le diable incarné. Elle l’avait pas imaginé comme ça. On décide pas, faut croire…

— C’est ça que tu cherches? qu’y lui a demandé en extirpant d’un ridicule sac à main un flacon transparent fermé par un bouchon de liège. 

Elle a rien dit. Y a continué :

— L’antimoine de ta mère, hein? Tu sais comment t’en servir?

Elle a levé les yeux sur ce qui flottait au-dessus du personnage. 

Dans sa jaquette, le cou étiré pis la langue toute bleue, le cadavre de sa mère se balançait au bout d’une corde reliée au plafonnier. 

«Iiiii…», faisait son corps, fouetté par le vent s’engouffrant par la fenêtre. 

— Oui, je… qu’elle a balbutié.

— Prends-le. C’est à toi. Tu sais ce que je vais te demander, par contre. 

— Je sais?…

— Une fois par mois. 

— Une fois par mois, oui. J’y manquerai pas. 

— Très bien. 

— Très bien, oui.

Y a souri. Ma mère avait la tête baissée, ça lui plaisait.

— Et tu sais comment tu vas l’appeler, cet enfant-là?

Ma mère a hésité. Elle a à nouveau jeté un œil sur le corps distendu de sa mère. 

— Si c’est un petit gars, je sais pas. Mais si c’est une fille, je crois bien avoir une petite idée.

— Bonne chance, dans ce cas, a fait le diable en lui remettant le précieux flacon. Bonne chance. Pis surtout, m’oublie pas…

anImage_2.tiff

1 L’antimoine est un métal autrefois utilisé en alchimie. À la fois poison caustique et remède infaillible, il est longtemps associé au chaos, en plus d’être représenté par la figure du loup. Les alchimistes croyaient que cette matière était d’origine extraterrestre.