— Vois-le comme un coup de pub, que Marie-Élène me dit pour me convaincre de finaliser la création de mon compte. 

Un coup de pub…

Les jeunes sont tous là-dessus, c’est vrai. Parait même qu’une tendance livre se dessine sur le méga réseau social chinois.

Je finis par plier. 

Ç’a ça de bien, TikTok, que c’est facile d’utilisation. Je téléverse une première vidéo en un rien de temps. Le truc est maladroit, on me voit en train de vanter mon dernier roman; je m’en fais pas trop, je veux juste voir la réaction des gens. 

24h plus tard, personne a visionné mon offrande. Pas âme qui vive — même pas un robot.

C’est sans doute normal. J’en suis à mes débuts. L’algorithme a besoin de temps pour prendre acte de mon existence. J’en téléverse une deuxième, je m’abonne aux comptes de quelques influenceurs du monde du livre, j’attends de voir ce qui va se passer. 

Une semaine plus tard, toujours rien. Je dois me rendre à l’évidence, quelque chose cloche avec mon compte. J’écris au géant chinois via leur formulaire en ligne. On me répond rapidement — en français — que mon compte a été suspendu pour une raison indéterminée et que je dois simplement patienter une dizaine de jours avant de le voir réactivé. 

Dix jours, soit. Ça me laisse le temps de vaquer à mes occupations. Et de préparer une troisième vidéo que je publie lorsque mon purgatoire se termine. 

Cette fois, c’est la bonne, que je me dis, plein d’espoir. J’allume mon ordi. Personne a visionné mes vidéos, mais quelqu’un s’est abonné à mon compte. Un dénommé Vincent Fournier-Boisvert666. Petit farceur va. Sachant très bien le risque que je cours à contacter directement un possible pirate du web, je me retiens de l’envoyer paitre. 

Ce Vincent Fournier-Boisvert666, qui prétend s’intéresser à moi, a lui aussi publié une vidéo. Poussé par la curiosité, je clique sur le bouton play. Le faux Vincent Fournier-Boisvert se déplace à vélo, caméra au front, dans ce qui ressemble à s’y méprendre à un rang. On voit défiler les épis de maïs le long de la route, on croise quelques silos et bâtiments de ferme, et soudain, au loin… la silhouette reconnaissable entre mille du mont Yamaska. 

Le mont Yamaska. Une des trois montagnes qui jalonnent la région où j’habite. 

Voilà un pirate bien informé, que je me dis, pas trop rassuré.  

— T’en es où avec ton compte TikTok? me demande Marie-Élène, soucieuse de ma santé numérique. 

— Bah… Je sais pas… Y a un gars qui s’est créé un compte sous mon nom. Je vais devoir réécrire à Eliane. 

— Eliane?

— Le robot qui travaille au service à la clientèle. 

Chose promise, chose due. Est-ce que l’usurpateur a publié du contenu offensant ou qui menace mon intégrité? me demande l’intelligence artificielle. À part filmer de façon franchement impudique la campagne montérégienne, force est d’admettre que non. Mon interlocutrice me répond qu’elle peut rien faire pour moi. Que je dois vaquer à mes occupations sociales comme si de rien n’était, et de surtout pas m’en faire avec ça. 

Vincent Fournier-Boisvert666 est bientôt imité par Vincent FouBraque, un avatar qui s’amuse tout comme lui à se filmer en mouvement. À bord d’une planche à roulettes, cette fois. 

Le snoro dévale une rue au décor franchement familier. Normal, c’est la rue où j’ai grandi dans le quartier Saint-Sacrement à Saint-Hyacinthe. Je reconnais l’école primaire que j’ai fréquentée, le parc où j’ai fumé mon premier joint. Vincent FouBraque s’arrête même au coin de Mercure et Brouillette, c’est-à-dire à l’endroit exact où j’ai embrassé une fille pour la première fois à l’âge tendre de quatorze ans. 

Vincent FouBraque descend alors de sa planche et extirpe un papier de sa poche de jeans. La caméra zoome et on réussit à y lire le prénom de la fille en question. Marie-Pier. 

— What?? que je manque de m’étouffer.

Je referme le couvercle de mon laptop. 

Marie-Pier. Le nom de la première fille que j’ai embrassée. C’est beaucoup trop de coïncidences pour être simplement le fruit du hasard. Qu’est-ce qui se passe, coudonc? Comment des auteurs de comptes TikTok frauduleux peuvent en savoir autant à propos de moi, ça alors que j’ai jamais publié nulle part aucune des informations qu’ils ont entre les mains?

La question mérite d’être posée. Les mains encore tremblotantes, je relève le rabat de mon ordinateur et j’adresse un message mâtiné de colère à Eliane, ma correspondante artificielle sise quelque part dans le cyberespace. 

J’en savais rien, mais notre relation est morte dans l’oeuf. Elianne me répond pas. Pendant ce temps, trois autres utilisateurs se sont amusés à créer des comptes semblables. Vincent FouBelzebuth, VincentFouBois et VFBVFBDEMON. Ils ont tous publié une première vidéo dans lesquelles on les voit arpenter, l’un à moto, l’autre en trottinette et le dernier à pied, les rues du quartier où nous habitons, Marie-Élène et moi. Mon niveau de stress grimpe d’un cran quand je vois un de ces zygotos carrément circuler devant notre maison. 

Cette vidéo-là vient tout juste d’être publiée. Déjà, plus de 3500 internautes l’ont visionnée. 

— Vince, c’est quoi ça? s’inquiète Marie-Élène, penchée par-dessus de mon épaule. 

Je suis bien en peine de lui expliquer ce qui vient de défiler à l’écran. 

Peu importe l’explication que je pourrais lui fournir, j’ai aucune chance de parvenir à la rassurer. Marie-Élène est d’un naturel beaucoup plus calme que moi. Si le fait de voir quelqu’un filmer sa balade devant notre domicile l’a rendue soucieuse, ça m’a quant à moi terrorisé. Bonne chance pour l’apaiser!

Je tente néanmoins quelque chose:

— Attends-moi ici, je vais… je vais jeter un oeil dehors. 

J’enfile manteau et bottillons et je sors sur le perron. Pas un chat. La rue est déserte, comme d’habitude. À quoi j’ai pensé? Ces vidéos ont été filmées alors que la végétation verdissait encore; les arbres se balancent maintenant nues branches sous le ciel d’automne. 

Non, s’agit tout simplement d’une blague. Une blague de très mauvais goût, mais une blague quand même. 

Rira bien qui rira le dernier, que je me dis. 

Je me promets de venir à bout de ces voleurs d’identité. Par quel moyen? Aucune idée. Comble de malchance, leur multiplication coïncide avec davantage de pépins techniques. L’algorithme de TikTok me renvoie toujours la même demi-douzaine de vidéos — celles dans lesquelles on voit mes homonymes arpenter l’un ma région, l’autre ma ville et le dernier mon quartier. 

Je parviens pas plus à contacter le soutien technique que j’arrive à publier quoi que ce soit. 

TikTok est un véritable casse-tête. 

Je décide de prendre les grands moyens. J’organise une veille. Une veille vidéo. Je projette de m’installer à la fenêtre du salon. Advenant qu’un de ces trouble-fête s’aventure devant chez moi, j’aurai simplement à le filmer. Ça me fera une preuve à ajouter au dossier. J’aurai alors le champ libre pour porter plainte à la…

…Ouin, où est-ce que je vais pouvoir porter plainte, en fait? À la police? «Je vous jure, monsieur l’agent, des voyous s’amusent à se filmer devant chez moi! Les mêmes voyous qui empruntent mon nom sans me le demander!» Pas certain qu’on va m’écouter… 

Peu importe. Je m’arme de patience, d’un sandwich au poulet et de mon iPhone 13 128G et je prends place sur le divan. 

La journée s’écoule. Rien. Je m’octroie quelques heures de sommeil bien méritées pour retrouver mon poste dès l’aube. 

Deuxième journée, même constat. Pas l’ombre d’un TikTokeur ne se faufile par la fenêtre. Puisque ma détermination s’est quelque peu abimée sur la durée, je me permets une petite pause médias sociaux. 

Qu’est-ce qui apparait sur mon écran lorsque j’ouvre l’infâme application? Une vidéo de moi. C’est-à-dire une vidéo où on me voit à la fenêtre du salon en train de mollement surveiller les alentours. 

Cette dernière farce provient d’un certain Vincent SatanFournier. J’ai été filmé à mon insu par l’enfant illégitime du Prince des ténèbres et de l’humble écrivain que je suis. Que le diable m’emporte!

Naïvement, je crois encore que tout ceci est une blague. Un mauvais coup perpétré par un TikTokeur s’amusant à terroriser ses victimes en les filmant incognito pour ensuite publier ses captations sous un faux nom. J’en suis à me questionner à propos de ses motivations lorsqu’une nouvelle vidéo attire mon attention. Les précédentes n’avaient comme bande sonore que le bruit ambiant enregistré par l’appareil. Le vent, le roulis des roues ou le rythme des pas et la respiration parfois haletante du cinéaste sociopathe. Celle-ci comporte carrément une trame musicale. Une vieille chanson des Cranberries. On y voit un nouvel avatar, VincentFouEVILLIVEBois, franchir les marches menant à mon portique et cogner trois fois à ma porte…

…Trois coups qui résonnent aussitôt dans la maison. 

— Tu peux répondre, Vincent? demande Marie-Élène, occupée à l’étage. Je lave les draps!

Je voudrais bien, mais j’y arrive pas. Je suis tétanisé. Mes jambes refusent de m’obéir. 

Pas seulement ça, une étrange substance grise me pend au nez. 

Ç’a un aspect caoutchouteux, ça sent drôle. Poussé par la curiosité, j’attrape le morceau visqueux en question. Ça élance dans mon cou. Je tire. Mon cerveau suit. Il s’extraie de ma narine, il atterrit dans mes mains. 

J’ai pas le temps de le remettre en place que je suis assailli par une armée de Vincent Fournier-Boisvert. 

Ils débarquent par dizaines, par centaines. Ils assaillent ma maison. 

Mais par où sont-ils entrés, ciboire?

Tous plus ou moins identiques — barbe de trois jours, lunettes démodées, t-shirt noir —, ils prennent d’assaut mon corps figé, grignotant mes jambes, mon torse et jusqu’au cerveau gélatineux qui git entre mes mains. 

Leurs cris et leur gémissements sont horribles. Ces monstres — autant de versions possédées de moi-même — s’attaquent à ma matière grise, matière grise qui disparaît bientôt sous leurs dents aiguisées. 

Étonnamment, je suis encore à moitié conscient. Marie-Élène descend les marches, empêtrée dans un long drap blanc. Nullement incommodée par la présence de tous ces avatars carnivores, elle me lance:

— Tu sais Vincent, si TikTok fonctionne vraiment pas, tu peux toujours te créer un compte Instagram, hein?

— Mmm… Pas fou… que je lui réponds, cerné de toutes parts. Pas fou… 


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