Cygnus X-1 (esquisse)

Je m’étais levé tôt afin de profiter de la lumière. Les cailles de l’atelier grésillaient, y avait des oies au loin, près de la forêt. Ma tasse fumait. 

J’ai peint une heure, et pis soudain y a eu ce trait, cette diagonale, qui a jailli de mon pinceau. 

Je me suis reculé. 

Y avait comme une déchirure dans le tableau. Une mince ligne grise qui traversait le carton de part en part.

J’ai posé mon pinceau. 

J’ai aussitôt compris que je venais de peindre pour la dernière fois. 

Je me suis assis sur le tabouret. J’ai bu une gorgée. Pas assez de lait. Trop de café. Peu importe. Le liquide était amer. Imbuvable. 

J’ai posé la tasse pis je me suis efforcé de regarder en direction du chevalet. La toile cachait le mur. De grands noeuds abstraits se relayaient au centre. Les taches fantomatiques que les galeristes ont l’habitude d’associer à mon nom dansaient au-dessus. Des ombres planaient: celles que les critiques d’art d’un peu partout en Amérique se font un devoir de louanger. Manquait juste ma griffe en bas à droite pour m’assurer une vente dans les six chiffres. 

Mais ce trait. 

Cette oblique, qui m’avait pour ainsi dire échappé. 

On aurait dit un coup de couteau. Une crevasse dans mon inconscient. 

Un gouffre. 

Ç’avait attisé quelque chose en moi, en tout cas. J’arrivais pas à regarder le tableau, c’était comme s’y s’était transformé en miroir. J’y voyais juste un abime sans fond. 

Je suis sorti. 

J’ai traversé le jardin qui sépare l’atelier de la maison pis je me suis réfugié dans la cuisine. 

Ma femme se tartinait une toast. Elle m’a demandé si ça allait. Je lui ai répondu que oui pis je me suis assis à côté d’elle. 

Son odeur m’a calmé. Mélange d’haleine matinale pis de la crème hydratante dont elle manque pas de s’enduire au sortir de la douche. Notre fille dormait encore. Elle allait bientôt se lever. 

— T’es sûr? Parce que ç’a pas l’air… 

— Ça va, j’te dis. 

Elle s’est replongée dans sa tablette. Je lui ai demandé si on avait du papier. 

— Du papier? qu’elle m’a fait répéter. 

— Du papier, oui. Pour écrire. 

Y nous en restait quelques feuilles, dans un tiroir, en haut. Elle m’a posé deux ou trois autres questions; j’ai dû lui répondre à moitié, elle m’a regardé de travers, je suis monté pis je me suis installé. 

Pour écrire, oui. 

Écrire. 

Parce que la suite se montre pas. Elle doit se dire. 

Y m’a fallu vingt ans pour comprendre ça. 

Vingt ans. Pis un tableau éventré. 


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